Critique – Essai / Nietzsche, lu par VLB

Le nouveau terrorisme de Victor-Lévy Beaulieu

En faisant l’éloge de Friedrich Nietzsche, l’écrivain de Trois-Pistoles signe son testament littéraire.

Il y a longtemps que Victor-Lévy Beaulieu invente des formes pour exprimer l’importance qu’il accorde à la littérature. Chacun des auteurs auxquels il s’est arrêté mérite sa forme propre parce qu’ils ont tous, à leur manière, façonné l’homme qui leur rend hommage. Après ses écrits sur Ferron, Hugo, Kerouac, Voltaire et Tolstoï, après la monumentale lecture-fiction consacrée à Melville et l’essai-hilare sur Joyce, voilà que Beaulieu s’attaque à Nietzsche, ce géant qui, à la fin du xixe, affirmait écrire pour les lecteurs du siècle à venir, c’est-à-dire pour nous.

Lecture-fiction: difficile de trouver une expression plus adéquate pour décrire ces textes, qui n’ont rien à faire de la distinction usuelle entre le monde des livres et la réalité. La lecture est une activité ininterrompue, et lorsque Beaulieu lève les yeux du livre pour contempler ce qui se trouve autour de lui, il poursuit sa lecture des auteurs qu’il admire en laissant leurs mots teinter ses perceptions. Le monde est au sens le plus strict une fiction, puisque «le réel n’est que l’image que nous nous faisons de lui». Et puisque la lecture est une activité qui laisse des traces profondes dans notre existence, l’interprétation est la voie privilégiée par Beaulieu pour écrire son autobiographie. C’est pourquoi ses textes entretiennent le flou entre le factuel et la fabulation, entre sa vie et celle des écrivains qu’il fréquente; la lecture lui permet d’orchestrer la rencontre d’univers qui, le reste du temps, sont condamnés à la solitude.

Monsieur Melville contient une scène mémorable qui incarne à mon avis ce qui fait la particularité des écrits de Beaulieu. Au tout début de Moby Dick, Ishmael se retrouve à New Bedford, à l’auberge du Jet de la baleine où il souhaite passer la nuit. Puisque l’auberge affiche complet, on lui propose de partager un lit avec Queequeg, un cannibale originaire d’une île du sud du Pacifique. La scène contient plusieurs allusions homoérotiques: Queequeg dort nu, son corps musculeux et couvert de tatouages impressionne Ishmael et le lendemain matin, il se réveille en constatant que Queequeg a jeté un bras par-dessus lui «de la manière la plus aimante et affectueuse». Plutôt que de se contenter d’y voir un indice de l’homosexualité de Melville, Beaulieu récrit la scène en imaginant Abel Beauchemin – son alter ego – couché auprès de Melville et de Queequeg qui se déshabille: «Coucher avec un homme, ça m’a toujours excité, je ne sais pas pourquoi. Ça ne dégage pas la même sensualité qu’un corps de femme et ça n’attire pas de la même façon.» Il poursuit en supposant qu’à l’époque de Melville, ces amitiés entre hommes étaient communes chez les marins isolés en mer. Il se projette dans l’expérience de Melville, qui a lui-même parcouru les océans, et tente d’imaginer la tension érotique qui devait l’habiter. Il ne s’agit pas pour Beaulieu de rendre compte d’une œuvre, mais plutôt de rendre compte de sa vie par le truchement de ses lectures. La valeur de la littérature réside dans le retour sur soi qu’elle permet en attirant l’attention sur autrui, de sorte que la lecture est pour lui la dynamique par excellence, celle qui permet de se réinventer en observant comment l’Autre se crée des fictions assurant la cohérence de sa réalité.

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