Critique – Fiction

Mal-être en Prismacolor

Même en pleine nature, échappe-t-on à la toxicité du monde?

Dans le dernier roman graphique de Julie Delporte, Je vois des antennes partout, une jeune femme qui se dit atteinte d’une maladie non reconnue par la médecine, l’intolérance aux ondes électromagnétiques, cherche désespérément une solution à ses migraines chro­niques et à l’angoisse que celles-ci sus­citent, une «vie pour elle» sans ordinateur ni cellulaire. Malgré cette prémisse laissant présager un discours moralisateur sur les effets aliénants de la vie urbaine et du développement technologique, Delporte évite l’enthousiasme aveugle du retour à la terre et propose plutôt une série de fragments introspectifs, des pensées et des anecdotes tout en nuances autour des thèmes de la dépression et de l’isolement. La narratrice raconte ses balades en forêts, puis son séjour sur une ferme écologique du Jura où les humains et les moutons cohabitent en harmonie, mais évoque aussi ses ruptures amoureuses et la détresse qui s’ensuit, ses visites chez le médecin et les prescriptions d’antidépresseurs qui ne parviennent pas à atténuer son mal-être, le scepticisme et l’incompréhension de ses proches devant sa pathologie inusitée.

Le style naïf, presque enfantin de l’auteure contraste avec la gravité de son propos, et les illustrations minimalistes, parfois même abstraites – des corps aux contours approximatifs, des visages aux traits à peine esquissés, des paysages où les feuilles des arbres se confondent avec le ciel –, traduisent une douleur sourde, un malaise diffus et incommunicable. Presque exclusivement réalisé aux crayons de couleur, le livre de Delporte refuse autant les lignes franches que les points de vue tranchés. La candeur qui se dégage de certains dessins d’animaux et des commentaires sur la «sagesse des arbres» est contredite par des remarques prosaïques sur le poids inconfortable des sacs de randonnée et des réflexions sur la difficulté de quitter un mode de vie urbain pour une étudiante en lettres qui n’a «jamais appris à enfoncer un clou». Car si la narratrice relate avec un certain lyrisme les excursions bucoliques qui parviennent momentanément à apaiser ses malaises physiques et à rendre sa solitude plus tolérable, si elle trouve dans les écrits de Thoreau une certaine source d’inspiration, elle demeure sceptique quant au potentiel salvateur d’une communion avec la nature. Elle ne trouve, finalement, d’issue à son mal-être qu’à travers sa mise en image dans un carnet de dessin.

«Je ne connais pas le nom des arbres, ni celui des fleurs, des plantes, des nuages. Ai-je seulement le droit de vivre là?», se demande-t-elle sans jamais fournir de réponse univoque. C’est notamment dans cette réflexion – déployée en filigrane au fil des différents chapitres – sur la difficulté, voire l’impossibilité de rejeter le monde urbain pour adopter un mode de vie rural que résident à la fois la dimension critique et l’originalité du propos de l’œuvre.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 312 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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