Critique – Fiction

L’humanité comme multivers

Dans les récits d’anticipation de Kelly Link, le futur n’a rien guéri de notre détresse présente.

The Summer People, le premier des neuf récits de l’auteure de nouvelles de science-fiction, de fantaisie et d’horreur, l’Américaine Kelly Link, née en 1969, s’ouvre sur le geste, clin d’œil de l’auteure à ses lecteurs, d’un père qui réveille sa fille en lui envoyant un jet de brumisateur au visage. Il ment à Fran, quinze ans, en lui racontant qu’il part, une semaine ou trois, pour une réunion de prière à Miami, qu’il a, précise-t-il, trouvée sur Internet. À la page huit, l’adolescente (ma traduction) «a acheté du lait, des œufs, un pain à sandwich de blé entier, et des viandes froides pour les Robert, pour elle des Tylenol et plus de Ny-Quil, plus une boîte de jus d’orange congelé, des burritos pour le micro-ondes et des Pop-Tarts. “Mets ça sur le compte”, a-t-elle dit à Andy».

Le livre de Link opère une progression, depuis le premier récit, décrivant la maison inquiétante et déserte des gens d’été, dont on devine qu’elle se trouve dans un État du sud des États-Unis, où les pièces thématiques, la pièce de la Guerre, la pièce de la Reine, sont visitées par Fran et une amie. À mesure qu’on avance dans le recueil, les situations sont de plus en plus étranges, l’avant-dernier récit mettant en scène les six voyageurs d’un vaisseau spatial post-apocalypse qui se souviennent de la Terre entre deux séances de sommeil de sept ou cent ans. Mais il n’y pas de différence entre la détresse de Billie, l’adolescente de quinze ans de la troisième histoire, «Secret Identity», et celle d’Immy, héroïne de la septième, «The New Boyfriend». L’une, après avoir rencontré en ligne un certain Paul Zell sur un site nommé FarAway, quitte la ville de Keokuk, Iowa, et se présente dans la chambre 1584 d’un hôtel miteux de New York pour le retrouver. L’autre vole à son amie un certain Mint, automate masculin grandeur nature reçu pour son anniversaire, qu’on peut allumer ou laisser dormir, qui embrasse et serre trop fort dans ses bras, débite des phrases toutes faites et qu’on met en mode spectral quand on en a marre.

De l’hyperréalisme à l’anticipation, la part de l’observation et celle de l’imaginaire débridé restent égales chez l’auteure. Pleins de caches et de silences, les récits portent la marque d’un narrateur dont on a souvent l’impression qu’il viole l’intimité d’un personnage-fétiche. Les situations que décrit Kelly Link forment des tableaux étonnants, pas seulement à cause de l’étrangeté des mondes qu’elle invente, mais en raison des réactions et des réflexions des humains qui y sont enfermés. Le fait que Kelly Link fasse éclater la réalité telle qu’on la connaît lui permet de faire passer, dans la tête de ses personnages, des pensées hors normes, qui font exploser les cou­tures de la pensée mécanique, quotidienne, comme celle-ci, intraduisible sans qu’on y perde: «They’re in the sunroom. As if you could keep the sun in a room, Immy thinks», ou encore Billie, qui se dit que «vivre, c’est comme jouer aux échecs avec quelqu’un de meilleur que vous ne le serez jamais».

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