Dossier

Commandements

Répéter l’exigence de regarder afin de dévoiler la violence.

«Essayez de regarder. Essayez pour voir», écrit Charlotte Delbo dans Auschwitz et après, le récit écrit au retour de sa déportation par les nazis, comme si elle disait: essayez de regarder, pour voir si vous en êtes capables. Je vous enjoins de regarder même si vous n’en êtes pas capables, même si c’est impossible parce que ce sont des choses qui dépassent votre regard, des choses que vous pensez savoir mais que vous ne savez pas. Delbo témoigne de son expérience des camps de la mort. Elle montre, avec les mots, des scènes qu’elle a vécues et qui échappent au regard ordinaire. Des scènes indicibles et invisibles, des scènes au final impartageables. Delbo représente un univers de femmes déportées, des femmes au nom desquelles elle parle quand elle revient dans la réalité du monde ordinaire. Et c’est ce geste-là, qui consiste à faire voir, à inciter à regarder, encore et encore, à répéter un commandement contre les commandements qui font violence aux humains en général et aux femmes en particulier, qui m’intéresse ici. Le geste de femmes contre les commandements qui (les) violent, et qui consiste à voir à tout prix, voir parce qu’il le faut, voir parce que si on ferme les yeux au lieu de regarder, on se fait complice des scènes devant lesquelles on a détourné le regard. Voir pour que le commandement, un jour, se taise.

Violer, c’est commander et c’est prendre, prendre comme on prend une commande ou comme on reçoit une chose qu’on a commandée, prendre en commandant, en énonçant des commandes qui font de l’autre un objet. «Le viol, écrit Virginie Despentes dans King Kong théorie, c’est la guerre civile, l’organisation politique par laquelle un sexe déclare à l’autre: je prends tous les droits sur toi, je te force à te sentir inférieure, coupable et dégradée.» Et cette guerre est une affaire de tous les jours. C’est une chose tellement banale qu’on a du mal à l’identifier. Ainsi, si les hommes condamnent le viol, ce qu’ils pratiquent, c’est toujours autre chose: «Il n’y a vraiment que les psychopathes graves, violeurs en série qui découpent les chattes à coups de tessons de bouteilles, ou pédophiles s’attaquant aux petites filles, qu’on identifie en prison.»

L’image de Despentes est forte, mais comme on le sait, même les pédophiles qui s’attaquent aux jeunes filles ne sont pas forcément reconnus en tant que violeurs, comme en témoigne la réception faite au roman de Christine Angot, Une semaine de vacances. Selon certains critiques, la jeune fille est «consentante», il ne s’agit donc pas d’un viol au sens propre, témoin toutes ces scènes où la petite obtempère en silence, répondant aux commandements. Le viol est méconnaissable, impossible à reconnaître pour ce qu’il est, comme cette guerre contre les femmes, dénoncée de toutes sortes de façons par les féministes, n’a pas non plus l’air d’une guerre. Comme l’a montré la juriste et militante féministe américaine Catharine MacKinnon, c’est une guerre qui n’a pas l’air d’en être une parce qu’elle n’est pas menée par des États, que ses participants ne sont pas en uniforme et qu’ils ne ressemblent pas à des groupes de combattants, que leur comportement n’est pas organisé et que les conflits ne sont pas ordonnés. Les femmes ne sont pas armées, et bien des armes utilisées contre elles – un poing, un objet, un sexe… – ne sont pas considérées comme des armes et le plus souvent, les femmes ne se défendent pas. Il n’y a pas de règlements en ce qui concerne l’offensive ou le combat. La guerre contre les femmes a lieu en temps de paix; les crimes contre les femmes seront considérés comme des crimes de guerre seulement s’ils ont lieu dans le contexte d’une guerre entre les hommes.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 307 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!