Critique – Fiction

Quand les cloisons cèdent

Tableau de la répression publique et privée qui sévissait en Haïti dans les années 1960, Amour, Colère et Folie a été censuré par le régime Duvalier. Sa réédition nous permet d’en apprécier la force littéraire.

Nous sommes en 1939 dans une ville de province haïtienne. Claire Clamont, une vieille fille à l’aube de la quarantaine, enfouit sa révolte et ses désirs frustrés dans les pages de son journal. Née au sein de la bourgeoisie métissée, Claire, plus foncée que ses deux sœurs, fait figure de tache dans son entourage, trahissant le sang noir qui coule dans leurs veines: «Comme elle est “mal sortie”!» s’exclame-t-on sur son passage. Mal sortie, jamais complètement intégrée à cette communauté sectaire, elle s’est détournée des hommes par peur du rejet. Elle se terre au foyer, où elle prend soin de la famille de sa sœur, tout en fantasmant de lui piquer son mari français. La crainte de «sentir le rance avec ce sexe vierge et affamé serré entre ses cuisses» l’oppresse. Mais la rage qui couve sous sa peau, qui reste contenue entre les quatre murs de sa maison, est sur le point de se répandre dans toute la ville, dans tout le pays. Le malaise racial dans lequel trempe la famille Clamont, la supériorité de classe dont se réclament les trois sœurs vont bientôt se transposer dans la rue, où la rivalité des groupes sociaux se rejouera de manière catastrophique.

Amour, Colère et Folie est en fait un triptyque dont chaque partie autonome se déroule à une époque différente et introduit de nouveaux personnages, dans ce qu’on suppose être la même ville de province. Après «Amour», qui donne la parole à Claire Clamont, «Colère» s’ouvre, elle aussi, sur un intérieur bourgeois, celui de la famille Normil, laquelle découvre un matin que sa maison a été séparée de ses terres par une palissade érigée par des «hommes en noir». On assiste à la naissance d’un nouveau pouvoir qui arme les mendiants et se nourrit de l’amertume des pauvres sans pour autant leur offrir de vraie justice. La troisième partie, «Folie», met en scène quatre poètes affamés reclus dans une baraque, visionnaires qu’on croit fous parce qu’ils annoncent la venue des «diables en rouge et noir». «Quelque chose dans l’air a sûrement dû annoncer cette invasion. Quelque chose que nous n’avons pas su interpréter. Le danger a peut-être plané pendant longtemps sur nos têtes insouciantes. De quoi sommes-nous coupables? Que payons-nous?», se demande René, le narrateur. Le récit se clôt sur l’arrestation et le procès des poètes, épisode rendu sous la forme d’un dialogue théâtral, comme pour souligner l’aspect grand-guignolesque de l’affaire. Marie Vieux-Chauvet semble y mener son propre procès, imaginant à l’avance la condamnation qui frappera son œuvre à sa publication.

Car Amour, Colère et Folie a fait beaucoup parler pour la censure dont il a été l’objet et l’exil qu’il a valu à son auteure. Rédigé en Haïti, le livre paraît en 1968 chez Gallimard, à l’instigation, paraît-il, de Simone de Beauvoir. Il s’attire aussitôt la colère de François Duvalier, qui règne sans partage sur le pays depuis 1957 et qui est reconnu pour la violence de ses milices paramilitaires, les tontons macoutes, ces fameux «hommes en noir» dont parle Vieux-Chauvet. Celle-ci se réfugie à New York, et son mari, retournant en catastrophe en Haïti, rachète tous les exemp­laires pour les détruire. Des copies recommencent pourtant à passer sous le manteau dès la fin du régime Duvalier, en 1986. Sur le continent, à part quelques éditions pirates qui circulent dans les universités où elle reste un trésor bien gardé par les spécialistes d’études haïtiennes et féministes, l’œuvre restera pratiquement introuvable jusqu’à sa réédition en 2005 par la maison française Emina Soleil, mais c’est sa version de poche publiée récemment par Zulma qui lui a donné une nouvelle visibilité. Mille copies ont aussitôt été distribuées dans le pays natal de Vieux-Chauvet. Dans la postface, Dany Laferrière insiste sur l’actualité de ce roman qui s’intéresse moins à la dictature qu’à la haine qui la soutient: «Pour comprendre un incendie, il faut remonter à l’allumette.» C’est cette haine qui effraie chez Vieux-Chauvet, ce déchirement du tissu social qui n’a rien d’historique, rien de dépassé.

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