Dossier

Le monde derrière le rideau

La multitude des voix et l’absence d’ironie font de Soifs (cycle débuté en 1995) une saga contemporaine sur la compassion.

Les voix de Soifs sont exi­geantes. Chaotiques, redondantes, insistantes, suppliantes, anxieuses: elles requièrent l’attention complète du lecteur, et ne lui offrent pas de réconfort en retour. Pendant plusieurs années, j’ai gardé dans ma bibliothèque le premier tome du cycle sans oser en entamer la lecture, malgré la curiosité que suscitait en moi cette entreprise. Les titres insolites des différents romans, dramatiques et beaux, détonnent dans la production littéraire québécoise et portent en eux la promesse d’un monde où se jouent des drames de vie et de mort, où le trivial n’a pas de place: Naissance de Rébecca à l’ère des tourments, Mai au bal des prédateurs, Augustino et le chœur de la destruction… Mais voilà, parcourir les pages des livres me révélait des blocs monolithiques de texte toujours identiques, des blocs que ne séparaient aucun paragraphe et aucun chapitre, et où la ponctuation était pour le moins discrète. À vue d’œil, la lecture ressemblerait à une plongée en apnée, où il faudrait se raccrocher au seul souffle de l’auteure pour tenir le coup.

La proximité de chacune des voix aura été ma première surprise: les consciences qui défilent dans Soifs, malgré leur diversité, partagent des souffrances et ont des aspirations qui n’ont rien de désincarné. Le premier tome s’ouvre sur les réflexions de l’avocate Renata, qui réfléchit à l’exécution d’un Noir dans une prison du Texas, et à la barbarie de la peine de mort, qu’elle aimerait contribuer à abolir. Les visages qu’elle côtoie, les gestes qu’elle pose, les souvenirs ou les projets qui l’habitent et qui forment le flux de sa conscience sont hantés par cette préoccupation centrale pour une vie humaine, la vie d’un homme qui lui est étranger. Ces premières pages contiennent en germe tout le projet derrière Soifs : que l’importance de chaque vie soit soulignée et réitérée. Que la souffrance soit entendue et que le droit à une existence digne soit recon­nu. Le passage d’une voix narrative à l’autre au sein d’une même phrase force le constat: nos vies sont imbriquées les unes dans les autres, et il faut prendre acte de cet entrelacement des destins et des malheurs.

Parmi les personnages de Soifs, artistes, militants et marginaux de tout acabit occupent le haut du pavé. Le sens du projet est exprimé avec autant d’insistance que d’angoisse par les premiers. La création artistique a-t-elle un impact sur d’autres vies humaines? Les interrogations de Daniel, écrivain qui travaille des décennies durant à l’élaboration d’un unique chef-d’œuvre, Les étranges années, déploient les enjeux du cycle. Dans Le festin au crépuscule, il contemple une faune littéraire repliée sur elle-même, tout en songeant à l’œuvre intransigeante de son fils Augustino, la Lettre à des jeunes gens sans avenir, devenu un livre-emblème pour une génération minée par le chômage et la précarité, et inquiète de la dévastation environnementale qui lui a été laissée en héritage. Le livre d’Augustino est sombre, sans espoir, et l’auteur lui-même a fui en Inde, comme s’il avait fait ses adieux à une littérature insuffisante devant la barbarie ambiante. Son père, tout en déplorant la petitesse des écrivains préoccupés de leur gloire personnelle, se demande si un refus du monde et de la littérature aussi radical est nécessaire, sans trouver de réponses ou de certitudes.

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