Dossier

À joual donné, on doit regarder la bride

Avec Un Joualonais sa Joualonie (1973), Marie-Claire Blais abordait frontalement la question québécoise, à contre-courant du nationalisme ambiant.

L’histoire littéraire québécoise conserve généralement de Marie-Claire Blais les textes des années 1960, et encore. Si plusieurs cégépiens ont lu Une saison dans la vie d’Emmanuel, La belle bête et autres Manuscrits de Pauline Archange sont passés à la trappe de l’histoire. Et ils ne sont pas les seuls. Le récent cycle Soifs, par son ampleur et son exigence peu communes, a peut-être redonné à Blais une certaine visibilité médiatique, mais il demeure qu’on ne le relie presque jamais au reste de la production de l’écrivaine, surtout pas aux romans écrits dans les années 1970.

Pourtant, des textes comme Un Joualonais sa Joualonie ou Une liaison parisienne, parus respectivement en 1973 et 1976, parce qu’ils s’inscrivent dans l’investigation ininterrompue, depuis La belle bête (1959), des formes de communauté, ont encore quelque chose à dire aux lecteurs de l’ère néolibérale et post-charte des valeurs québécoises. Ils parviennent à évoquer un rapport conflictuel, toujours d’actualité, de l’individu au groupe, national aussi bien qu’historique.

«Gallon de sirop par lequel Marie-Claire Blais s’authentifie», comme le disait Jacques Godbout en 1975, Un Joualonais sa Joualonie est un roman au carnavalesque rabelaisien, écrit dans une forme de joual littéraire qui sonne parfois et à la fois faux et juste. Blais y dresse un portrait ironique moins de la nation québécoise que de l’idée de nation. Cette critique de la forme «nation» passe par la mise en lumière d’une population habituellement reléguée aux marges du groupe dominant définissant le «Québécois»: femmes, pauvres, travestis, toxicomanes, délinquants et prêtres aux mœurs libérées. Regroupées lors d’une grande manifestation dite des «trous-de-cul», ces multiples communautés n’arrivent pas à s’associer pour défendre une même cause: la libération du Joualonais. Chaque groupe a son oppresseur, son ennemi qui ne prend pas toujours le visage du dominant (homme, patron, anglophone, bourgeois) ou de la norme, mais souvent celui-là même des opprimés: les groupes de femmes se battent pour des points de détail dans la doctrine, tirage de cheveux auquel s’adonnent aussi les communistes ou les travailleurs. Quant au poète national, Papillon, il se fait jeter en bas de l’estrade par des «gars d’usines» qui l’accusent de ne connaître «rien de rien à [leur] misère», de n’être qu’une «espèce de professeur payé à la grosse piastre» pour parler à leur place.

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