Dossier

Celle qui a tout fait sauter

En 1961, La belle bête révélait aux étudiants de l’Université de Toronto une toute nouvelle idée de la littérature… et du Québec.

J’ai lu mon premier livre de Marie-Claire Blais en 1961. J’avais vingt et un ans et c’était ma quatrième et dernière année au collège Victoria de l’Université de Toronto. J’étais inscrite à la formation English Language and Literature, qui menait les étudiants de la littérature anglo-saxonne classique à T. S. Eliot, couvrant tout ce qui se trouvait entre les deux. À la toute fin, en guise de dessert, nous avions droit à une excursion dans le roman moderne, et à la toute fin de tout ça, en guise de double expresso, on nous donnait à lire deux livres d’auteurs canadiens: The Double Hook, de Sheila Watson, et Mad Shadows, qui était le titre anglais de la traduction de La belle bête, de Marie-Claire Blais.

En Eng Lang and Lit, nous n’abordions pas la littérature canadienne-anglaise en tant que telle, alors ces livres n’avaient pas été inclus dans le programme parce qu’ils étaient canadiens. Je pense que le choix qu’on en avait fait reposait sur leur forme, non conventionnelle. Dans le cas de The Double Hook, à cause de ses courtes séquences s’entrecoupant, on pouvait dire qu’elle était «moderniste». Mais quelle étiquette pouvait bien convenir à Mad Shadows ? Le livre échappait à toute classification. Il était lui aussi composé de courtes séquences entrecoupées, mais le ton en était différent. Plutôt que le plain-chant laco­nique de Sheila Watson, nous avions droit à une surchauffe baroque, où chaque émotion et chaque adjectif étaient lancés à plein volume.

Le dessin sur la page couverture du roman représentait un beau visage où quelque chose dans les yeux clochait puisque de la peinture rouge ou peut-être du sang en dégouttait. Il n’y avait pas d’amour dans ce livre, mais de l’AMOUR, AMOUR, AMOUR. Il n’y avait pas de haine, mais de la HAINE, HAINE, HAINE. Par-dessus tout, on y trouvait la jalousie obsessive, l’immense narcissisme de chacun, et le désir fou de destruction de son personnage féminin. Pour cette quatrième année d’Eng Lang and Lit, c’était du solide!

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