Dossier / Document

Le jeune homme sans avenir

Sur une île du sud des États-Unis, quelque part dans le golfe du Mexique, les désirs et les ambitions d’une famille de militants et d’artistes se mêlent à ceux d’une faune beaucoup plus précaire, faite de marginaux de toute sorte. Peine de mort, exil difficile, agressions sexuelles, exclusion des femmes: la souffrance hante les personnages du cycle Soifs. Dans ce passage, l’écrivain, Daniel, qui consacre tous ses efforts à la rédaction d’un unique chef-d’œuvre, Les étranges années, attend depuis plusieurs heures à l’aérogare sans savoir ce qui retarde son vol. Ses pensées vont de son fils Augustino, écrivain également, dont l’intransigeance l’a amené à délaisser les mots pour l’action, à son ami Olivier, qui a consacré sa vie à améliorer celle des autres, mais qui paie de sa personne son sacrifice.

Il est certain qu’il ne pouvait en être autrement pour Augustino, pensait Daniel, que son fils révolté irait de déception en déception, c’était là un autre courriel que Daniel avait oublié de lire, tant l’ombre intruse de Laure l’embarrassait, n’était-elle pas toujours autour de lui, se plaignant de ne pouvoir fumer, dans cette aérogare, elle écrirait à la compagnie aérienne, disait-elle, on la dédommagerait, et qui sait, il fallait voir en elle aussi une victime de notre temps, quelqu’un qui se sentait lésé de ses droits fondamentaux, pensait Daniel, ses yeux se fixant sur l’écran de l’ordinateur d’où surgissait les mots d’Augustino, Augustino déçu, toujours déçu, hier par les nappes de mazout sur nos fleuves et océans, l’écume noire sur les têtes des pélicans, des tortues de mer, refaisant pour son père le récit de tant de saccages par l’homme, et déçu aujourd’hui, quand il était en Inde, par les immondices s’accumulant sur les fleuves sacrés, car il n’y avait plus de fleuves sacrés, de ville sacrée, l’ère industrielle polluait tout, piétinait le sacré, écrivait-il à son père qui, cette fois, épousait sa pensée déçue, ainsi, pendant cet instant, se ressemblaient-ils tous les deux, le père et le fils, pensait Daniel, de l’Himalaya jusqu’aux plaines, l’eau était rare et salie de détritus, de nobles femmes en saris rouges marchaient trois, quatre heures chaque jour vers ces villages aux sources et aux rivières taries, le Gange fleuve sacré était le fleuve des toxicités, non, il n’y avait plus de fleuve sacré appelé le Gange, ou de ville sacrée appelée Varanasi, ceux qui se baignaient dans ces eaux se contaminaient eux-mêmes, écrivait Augustino à son père, et Daniel écrivait vite à Augustino, tu sais, je viens de lire dans une revue scienti­fique que ces rivières, ces fleuves peuvent encore être sauvés, et je crois qu’ils le seront, ce sauvetage massif est en cours, tu ne me dis pas, cher Augustino, si tu as pu finir ton livre, dans les conditions qui sont les tiennes, jouis-tu au moins d’un peu de confort, sache préserver ta santé, cher Augustino, la pensée de Daniel divaguait ailleurs, vers sa conférence et l’Irlande qu’il verrait demain, James Joyce et ce prodige quand même de pouvoir écrire, ou ce miracle, pouvait-on décrire ce que cela signifiait dans un monde où on lisait peu de cette vraie littérature, où lire était un automatisme de facilité parmi tant de marchandises électroniques aussi éducatives que distrayantes, où tous nos joujoux tactiles nous poussaient peu à la réflexion, nous poussaient à une mobilité ahurie qui nous étourdissait doucement dans notre confort, nous isolant de plus en plus les uns des autres, comme Daniel en avait l’exemple dans cet aéroport, chacun si absorbé par ces jeux, finirait-il par oublier le passage du temps, bientôt ils seraient tous dans cette enclave depuis six heures, attendant que le prochain vol soit annoncé, n’était-ce pas dans tout son confort une sorte d’enfer que de se retrouver ensemble si peu conscients, on pourrait bombarder cet aéroport qu’ils ne sentiraient rien, pensait Daniel, tant l’électronique créait autour d’eux une couche thermale isolante, autour de leurs oreilles qui n’entendaient plus, sous les écouteurs, comme autour de leurs yeux captifs de l’image qu’ils voyaient, dans un déroulement successif, c’était là une idée que Daniel développait dans son livre Les Étranges Années, pensait-il, se reprochant de ne pas avoir écrit depuis plusieurs mois, comment avait-il pu être aussi négligent, sa pensée dérivait aussi vers Olivier et Tchouan, Olivier qui n’écrivait plus, pas même ses articles que Daniel jugeait indispensables, Daniel avait écrit plusieurs fois à Olivier combien la vitalité accusatrice des articles d’Olivier lui manquait, nous avons besoin d’entendre votre voix, Olivier, avait écrit Daniel au journaliste qu’il admirait, mon mari est gravement dépressif, avait écrit Tchouan à Daniel, Jermaine et moi sommes beaucoup à ses côtés en espérant que cela ne sera qu’une phase pour notre cher Olivier, oui, qu’une phase, l’envahissement de la douleur psychique a envahi son corps, c’est à peine si Olivier peut marcher, écrivait Tchouan, nous ne savons plus quoi penser mon fils et moi, nous avons consulté plusieurs médecins, vous qui connaissez mon mari affectueux, il nous dit, vous m’aimez, vous continuez de m’aimer, je vous en remercie, c’est déjà beaucoup pour un homme affaibli comme je le suis, ce que l’on ne sait pas, c’est que la dépression mène à la mort, mais je ne veux pas mourir, non, ni me détruire, comme l’ont fait plusieurs écrivains parmi mes amis, toutefois hier je me permettais de les condamner pour leurs actions suicidaires, aujourd’hui je n’oserais pas, je n’oserais plus, disait Olivier à Tchouan, et ces paroles ne sont-elles pas inquiétantes, écrivait Tchouan à Daniel, mon cher Daniel, venez, je vous en prie, malgré tant de tristesse dans nos vies, venez nous rendre visite comme autrefois, ce sera pour notre famille une joie de vous voir, Daniel écrivait à Tchouan, pourquoi notre cher Olivier éprouve-t-il cette sorte d’insatisfaction chronique, lui dont les générations nouvelles admirent le courage politique et social, toujours cet homme s’est battu, lui qui fut l’un des premiers sénateurs noirs à être élu dans son pays, mais peut-être a-t-il trop combattu, pensait Daniel, lutté contre les forces malfaisantes, hostiles, des forces impavides, quand autrefois, jeune manifestant dans les rues, on lançait contre lui et les siens des chiens enragés, quand le frappaient de leurs bâtons les policiers, en un temps où cela était encore accepté et même permis, Olivier était à l’origine de l’évolution du monde, à cause de lui les lois avaient changé, le cours de l’histoire s’était modifié, pourquoi, oui, cette lassitude du vieux combattant, quand la lutte malgré tout ne faisait que commencer, pensait Daniel qui revoyait Tchouan danser toute la nuit lors de cette nuit de l’anniversaire de Mère, oui, je danserai toute la nuit, avait décidé Tchouan, pendant cette nuit de fête, c’était dans la maison, les jardins de Tchouan, tout ce paysage oriental, léger, qu’elle avait su créer autour d’elle, une luxuriance sans poids, avait dit Mère à Tchouan, que l’on est bien dans ce dépouillement aéré, même en ce temps-là, Olivier demeurait seul dans un cottage près de la mer, communiquant avec sa femme, son fils, par téléphone, reclus, abîmé dans de négatives réflexions, il l’était déjà, pensait Daniel, le métier de Tchouan l’envoyant souvent à Paris, à Milan, à Hong Kong, ils se téléphonaient encore plusieurs fois par jour, Jermaine était là, venant de la Californie pour être près de son père, quel amour les unissait tous, quelle fidèle affection, et soudain ce voile obscurcissant l’esprit d’Olivier, la misère à nu d’une âme soudain sans ressources ni élan, bien que cela fît tant de peine à Tchouan, à son fils, ils danseraient toute la nuit, en cette nuit d’anniversaire de Mère, ils avaient, la mère et le fils, un même sourire, les mêmes paupières bridées, quand à cette époque Jermaine avait teint ses cheveux en blond, et qu’avait dit Tchouan, cette nuit je ferai ce que je ne fais jamais, je vais partager un peu d’ecstasy avec mon fils, vous savez que je lui défends bien d’en consommer, mais nos enfants soudain ne sont plus nos enfants, ce sont de grands jeunes gens qui ne vivent que selon le plaisir de leur liberté, ne devrions-nous pas être un peu comme eux, moins rigides, plus relaxés, oui, ne devrions-nous pas, Daniel, aujourd’hui, aurait aimé poursuivre cette conversation avec Tchouan, il avait tant à dire à cette femme raffinée qui avait beaucoup aimé Mère et Mélanie, avant qu’elle ne quittât plus son mari, n’osât plus inviter chez elle ceux qu’elle aimait, car n’y avait-il pas trop de tension interne soudain, elle qui aimait tellement rire et danser, n’était-ce pas injuste qu’elle eût à assumer un désespoir qui lui était étranger, pensait Daniel […]

(Éditions du Boréal, 2012, p. 243-248)

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