Dossier

Une littérature qui déborde

L’œuvre de Marie-Claire Blais, depuis ses tout débuts, est d’une cohérence qui dément son caractère hétéroclite.

À première vue, rien de plus dissemblable qu’Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965) et Soifs (1995): d’un côté, un court roman dur et ironique devenu un classique de la littérature québécoise; de l’autre, le début d’une émouvante épopée romanesque qui compte aujourd’hui huit titres et plus de deux mille pages. Les deux œuvres constituent apparemment deux pôles distincts de l’œuvre de Marie-Claire Blais, le pôle national d’une part, centré sur une famille canadienne-française, le pôle universel d’autre part, délocalisé sur une île du sud des États-Unis où gravitent des dizaines de personnages qui appartiennent au vaste monde. Le style et le ton même des deux œuvres semblent aux antipodes: le réalisme sec, mordant, impitoyable d’Une saison n’a rien à voir avec le lyrisme ample et prolixe de Soifs. C’est comme si la prose de Marie-Claire Blais avait largué les amarres. Aspirée par le large, portée par les bouleversements de la planète plutôt que par le chagrin des Canadiens français, elle coule désormais sans fin, délivrée des paragraphes et à peine ralentie par quelques rares signes de ponctuation forte. Non pas un roman-fleuve, mais ce qu’elle appelle, dans son plus récent titre, Le Festin au crépuscule (2015), un «fleuve de mots». Aucun autre auteur de la Révolution tranquille n’a connu une transformation aussi spectaculaire de son écriture; aucun auteur des années 1960 n’incarne, autant que Marie-Claire Blais, le désarroi du monde actuel: le centre de gravité de son œuvre s’est déplacé d’hier à aujourd’hui.

Mais il suffit de relire Une saison à la lumière des romans récents pour voir surgir aussi la continuité de l’écriture de Marie-Claire Blais. Dès la deuxième ligne d’Une saison, la phrase s’allonge, se ramifie, se laisse emporter par des parenthèses qui font entendre d’autres voix, selon une poly­phonie souterraine qui sera amplifiée dans Soifs. Il n’est pas certain que le lecteur d’Une saison se reconnaisse dans l’écriture solennelle et exigeante de Soifs, mais le lecteur de Soifs retrouve dans Une saison la manière directe d’entrer non pas au cœur de l’action, mais dans l’intimité des personnages, tous liés par une commune misère, tous identifiés par une image forte qui résume leur vie (comme «l’image sombre de l’autorité et de la patience» de Grand-Mère Antoinette). Quelques paroles suffisent pour installer une voix immédiatement perceptible, une voix mémorable qui a sa propre mélodie et que le récit confronte rapidement à d’autres voix, introduites de la même manière. Il y a tout de suite du monde, beaucoup de monde autour de Grand-Mère Antoinette et de bébé Emmanuel, lui qui regarde le chœur familial depuis le plancher: «Des visages l’entouraient, des silhouettes apparaissaient.» Cette microsociété constitue l’embryon d’où naîtra la fresque de Soifs, dont l’ambition démultipliée oblige toutefois à changer d’échelle.

À l’époque d’Une saison, les critiques reprochaient à la jeune Marie-Claire Blais son pessimisme, sa noirceur, son misérabilisme, mais ce tableau sombre avait quelque chose de libérateur et valait comme parodie du vieux monde fatigué dont la Révolution tranquille voulait se débarrasser. À l’époque de Soifs, la souffrance humaine est exposée de façon plus insistante encore, mais l’effet est tout autre. L’écriture est portée par le désir de réenchanter le monde, grâce, notamment, à l’art (les artistes forment de loin le contingent le plus important parmi les types sociaux du cycle romanesque); grâce, aussi, à des êtres de l’underground qui font de l’œuvre de Marie-Claire Blais un corpus tout indiqué pour les queer studies. Tous sont portés par une ferveur quasi religieuse que le récit embrasse totalement, enjoignant au lecteur de se recon­naître dans ce monde étrange et si familier, un monde extraordinairement contemporain, c’est-à-dire quelque peu irréel, sans frontières, déraciné, infiniment ouvert.

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