La tonalité fantaisiste

Le retour heureux des dragons, des ninjas et des mammouths en poésie.

Un des recueils de poésie les plus importants parus en 2015 est peut-être celui de Baron Marc-André Lévesque, Chasse aux licornes. Peu de gens (mais il y en a, fort heureusement!) se sont rendu compte de son importance, principalement parce qu’il ne res­semble à rien de ce qui s’est fait en poésie depuis des années. Ce recueil n’a rien de grave et de solennel, rien de profond, rien d’intemporel. Au premier regard, on constate plutôt une sorte de fatras analogue à une chambre d’enfant en dés­ordre. Et c’est précisément pour cette raison que ce recueil est le plus important: il inaugure en poésie québécoise une tonalité qui m’apparaît entièrement nouvelle, la tonalité fantaisiste. Des dizaines de maisons d’édition publient chaque année des centaines de recueils, mais aucun jusqu’ici n’avait exploré la tonalité fantaisiste, qui est inouïe en poésie québécoise et qui appartient surtout à notre époque. On la retrouve partout, non seulement ici, mais également en poésie américaine (celle de Steve Roggenbuck que m’a fait découvrir Daphné B.) et en arts visuels. Mais elle est présente dans la culture populaire, dans les memes, dans les dessins animés (Adventure Time par Pendleton Ward en est un exemple convaincant), en bande dessinée (on pourrait nommer Ant Colony de Michael DeForge), dans les jeux vidéo (Battle Cats, dont je me demande si je n’en serais pas pathologiquement dépendant) et en humour (Charles Beauchesne en est peut-être le meilleur représentant).

Mais en quoi consiste la tonalité fantaisiste? Le recueil de Baron Marc-André Lévesque permet de la définir: il s’agit de l’apparition surprenante et constante de person­nages tirés d’une sorte de répertoire de la culture enfantine. Chasse aux licornes regorge de personnages de contes de fées (lutins, sorcières, princesses, dragons), mais aussi d’une version édulcorée de figures de la mythologie (Titans, Furies, krakens, démons, Minotaures, Sirènes), auxquels s’ajoute un florilège de figures plus récentes d’origines diverses (ninjas, robots, zombies, cowboys, dinosaures, mammouths, requins, vautours, vikings), complétées par des images de représentants de métiers dans leur version stéréotypée (astronautes, infirmières, capitaines de bateau, matelots). La tonalité fantaisiste traite ces éléments d’une manière délibé­rément superficielle, comme les clichés qu’ils sont devenus, sans leur donner de consistance particulière, et c’est ce qui en fait l’originalité: elle est délibérément baroque, privilégie l’ornementation sur le sens et la symbolique. Si elle puise son répertoire dans l’enfance, elle n’y retourne pourtant jamais. Au contraire, l’efficacité baroque tient plutôt du fait que son ornementation soutient des thématiques et des structures complexes, souvent graves et subtilement cachées derrière une apparente frivolité. Un tel mélange de légèreté et de sérieux était employé dans les fables et les contes de fées des xviie et xviiie siècles. La fantaisie constitue en cela une des nombreuses occurrences de ce néoclassicisme qui s’infiltre partout présentement, aussi bien dans l’art, dans les mœurs et dans la pensée, à mesure que ce qui faisait l’essence de la modernité semble se fracturer et se disjoindre sous nos yeux.

D’où vient sa réapparition aujourd’hui? Il semble qu’une sorte de surchauffe de la culture populaire soit en cause. Depuis que la production de contenu culturel n’est plus l’apanage de grands groupes médiatiques, une dynamique de surproduction chaotique s’est installée. Une différence de degré existe désormais entre le graphiste postant un premier dessin en ligne et Disney présentant simultanément dans quatre mille salles sa dernière production. Ce qui a fait en sorte que, pendant un temps, à un bout du spectre, celui de la surproduction chao­tique, les créateurs de contenu récupéraient et détournaient constamment des extraits audio et vidéo et des images dont les droits d’auteur appartenaient aux compagnies situées à l’autre bout du spectre, provoquant toutes sortes de problèmes légaux qui se réglaient plus souvent à l’avantage des compagnies qu’en faveur des petits créateurs. Les technologies de l’information ont permis à des dizaines de milliers de personnes d’avoir accès à des moyens de produire et de publier un dessin, un film, une chanson, la photo de leur costume, mais cette horde de créateurs ne ressemblait pas aux artistes que l’industrie culturelle attendait. Leur univers artistique n’était pas entièrement original: ces créateurs copiaient et ajointaient des matériaux existants plutôt que de les créer de toutes pièces dans un environnement légal qui ne permettait pas ce genre de sensibilité. Le recours par cette nouvelle génération de créateurs à des personnages fantaisistes pourrait s’expliquer en partie comme une solution aux problèmes légaux à laquelle la précédente se heurtait sans cesse. Les créateurs de «fanfiction», d’images détournées comme de cosplay, marchent souvent inconsciemment sur des œufs: ils ne sont jamais que tolérés par les ayants droit légitimes et lorsqu’un de leur projet a du succès et se met à circuler massivement, ils sont toujours exposés à de potentielles poursuites. Le caractère d’archétype du matériau fantaisiste fait en sorte qu’il n’est soumis à aucune loi sur la propriété intellectuelle. Les princesses, les dragons et les ninjas sont libres, plus libres finalement que les person­nages de la Petite Sirène de Disney, de Pikachu et de Michael Jackson.

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