Un meurtre peut ne pas être un crime

D’Oreste à Jian Ghomeshi.

Le ton monte d’un cran. La musique monte d’un cran. Le ton monte un cran au-dessus. C’est l’escalade. Les muscles du visage se tendent, les yeux sont exorbités, toute la scène est prise de furie.

Les Furies étaient les déesses latines de la vengeance. Dans Les Euménides d’Eschyle, les Érinyes sont les déesses grecques de la vengeance et du lynchage. Elles veulent déchiqueter Oreste, le matricide, qui fuit en se bouchant les oreilles. Il se réfugie à Athènes auprès du dieu Apollon, mais Apollon ne veut pas se fâcher avec les Érinyes. Il suggère plutôt à Oreste de se réfugier dans le temple d’Athéna. Les dieux ne sont pas d’accord entre eux quant à son sort, et les Euménides sont assoiffées du sang d’Oreste, elles n’en peuvent plus. C’est là qu’Athéna a l’idée. Elle propose de former un jury mixte formé de onze citoyens athéniens plus une déesse, elle-même. Mixte veut dire ici composé de onze représentants des citoyens et d’un·e représentant·e des dieux. Ce n’est pas encore la parité, mais ça viendra, ça viendra vers +2037. Pour l’instant, on est au théâtre, à Athènes, en Grèce, il y a deux mille quatre cent soixante-quatorze ans (-458).

Les spectateurs des Euménides d’Eschyle vont rentrer chez eux à travers les rues qui ne sont pas encore des ruines touristiques, en méditant et en discutant de plusieurs idées nouvelles. D’abord qu’un meurtre peut ne pas être un crime. Ça devrait occuper une bonne partie de la soirée encore jeune. Ensuite, que la justice idéale est l’égalité des pour et des contre (pause), mais puisqu’il faut trancher dans l’égalité idéale, le vote qui fera perdre à l’idéal son égalité devra le faire en faveur de la réconciliation, de manière à ce qu’il n’y ait ni triomphe d’un vainqueur ni humiliation d’un vaincu, car c’est de ce triomphe et de cette humiliation que naissent les désordres de la vengeance, du lynchage et de la loi du Talion (œil pour œil… et pause). Eschyle met en scène cette proposition d’Athéna, voulant qu’un jugement (un verdict) ne fasse ni gagner ni perdre personne. Entre l’anarchie des cris de vengeance et le despotisme, cette justice de tiers impartiaux devenant partiaux en cours de procès créerait, à partir d’une égalité des pour et des contre dans l’idéal, un espace nécessaire à l’inégalité qui fait pencher la balance dans le réel, par une application de règles, dans le souci que chacun quitte le tribunal «réconcilié», autrement dit, sain d’esprit. Le délire vengeur des Érinyes serait transformé, grâce à une attention réconciliante, en une pratique de bienveillance envers la population d’Athènes. C’est le happy end des Euménides, m’explique Nicolas Boulic dans un article éclairant intitulé «Tu sais ne pas être injuste», trouvé sur Criminocorpus.org.

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