Critique – Cinéma

Une contre-mystification

Un portrait du peuple irakien, avant et après l’invasion américaine, qui lui restitue chair, visages et poésie.

20 mars 2003. La date n’est pas gravée dans nos mémoires. C’est le jour où les États-Unis ont lancé l’opération Liberté contre l’Irak. On se souvient qu’à l’époque la presse qualifiait de réelles une série de tromperies. Quand Colin Powell agitait un tube d’anthrax devant l’ONU, il apportait la preuve que le régime de Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Sur place, les embedded journalists traitaient avec objectivité des sujets que l’armée américaine choisissait pour eux. Le film War Tapes (2006), tourné par des soldats américains munis de petites caméras numériques, se présentait comme le moyen de constater ce qu’était véritablement cette guerre. L’histoire de Jessica Lynch, soldate kidnappée puis sauvée par ses compatriotes, est devenue un emblème de ce jeu de distorsion: on en fit d’abord l’émission Based on a True Story pour ensuite révéler au public les real footage de l’intervention jusqu’à ce que Lynch révèle que ses ravisseurs étaient des acteurs. Le terrain de cette guerre perpétuelle est la perception: confusion et désinformation soufflent leur nuage de poussière et nous empêchent de voir clair dans les conflits au Moyen-Orient.

Une décennie après l’invasion, Homeland: Irak année zéro d’Abbas Fahdel ne se réclame pas d’une quelconque terminologie du réel. Il s’impose néanmoins – et d’autant plus – comme un contrepoint à ces opérations de mystification.

Le documentaire est composé de deux parties de deux heures trente chacune. La première, «Avant la chute», se déroule avant l’invasion. Pris par l’angoisse devant la perspective de la disparition imminente d’un monde – l’Irak du régime de Saddam Hussein –, Abbas Fahdel a pointé sa caméra numérique, jour après jour, sur sa famille, mais aussi sur Bagdad (ses commerces, ses rues, ses gens, ses fêtes) dans l’espoir de préserver par l’image une totalité menacée d’anéantissement. Son geste filmique dépasse les grandes préoccupations poli­tiques et nous ramène au cœur d’un vécu, d’un rapport intime à la mort à venir et à notre besoin de nous souvenir. La superstition de garder en vie les gens qu’il aime grâce à une sorte de caméra ange gardien anime le cinéaste. Nos images nous survivent, nous gardent vivants.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 313 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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