Critique – Cinéma

Sur une controverse, et les meubles qu’elle a déménagés

Dépossession et héritage colonial: quand la réception d’un film bouleverse nos habitudes de pensée.

Projeté dans le cadre de l’édition 2015 des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, of the North a suscité une réaction virulente, mobilisant une critique qui en dénonçait le geste: un homme blanc, Dominic Gagnon, extrait des images d’un matériel public mais domestique et intime posté sur YouTube par des Inuits et les utilise pour en faire un film, le sien. Le matériau sélectionné comprend, entre autres images celles-là escamotées du débat, des hommes saouls, des hommes qui vomissent, une femme qui se touche, des animaux morts. Gagnon est accusé de reconduire des stéréotypes racistes tout en capitalisant sur le dos d’un territoire et de communautés à la rencontre desquels il n’est pas allé.

Je ne parlerai pas ici du film, au sujet duquel beaucoup de choses ont déjà été écrites. Je voudrais plutôt témoigner de ce qu’il a activé: une étude collective, informelle mais active, qui a occupé l’automne et l’hiver dans un jeu bouleversant les identités, les positions et parfois les amitiés. Des discussions ont eu lieu, vives, souvent douloureuses dans leurs interpellations, mais qui ont mis en relation des idées et des personnes aux ancrages intellectuels différents. Pour les évoquer, je pourrais écrire du point de vue d’un nous qui choisit son camp et désigne ainsi les autres avec lesquels nous ne sommes pas d’accord. Seulement, ce nous n’a cessé de se reconfigurer, ou alors c’est moi qui traversais d’une position à l’autre sans réussir à me fixer. Au final, un nous émerge ici mais il renvoie, au-delà des désaccords parfois insurmontables, à la communauté large investie dans ce débat.

Des lignes de fracture sont apparues et nous découpaient, même si nous les refusions, craignant leurs assignations grossières et toujours reconduites: non, le Québécois francophone n’allait pas encore être le redneck raciste que désigneraient des anglophones moralistes, l’Autochtone disparaissant entre ces «deux solitudes». Il fallait dépasser les habituels habits de l’incommunicabilité, dépasser l’injure et se raconter les uns aux autres les intimes convictions auxquelles nous rattachait le film, puis, dans le mouvement même de cet échange, accepter de les perdre, fondues dans une indécidabilité nouvelle.

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