Critique – Théâtre

Privatiser l’utopie

En s’emparant de La maman et la putain, Julie Duclos amène le cinéma au théâtre.

Dans Nos serments le cinéma est partout. Le spectacle résulte d’un travail au long cours réalisé à partir de La maman et la putain (1973) de Jean Eustache, d’abord au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, à Paris, puis lors de nombreuses séances d’improvisation des comédiens conduites par la jeune metteure en scène Julie Duclos. Nos serments reprend le thème principal de La maman et la putain, la libération sexuelle, et son texte s’organise autour des trois situations amoureuses du film: Alexandre, séparé de Gilberte qu’il aimerait peut-être épouser, vit chez Marie et commence une nouvelle liaison avec Véronika. La pièce offerte à partir d’un tel canevas frappe par la précision assez époustouflante du jeu de tous les comédiens.

Allant en quelque sorte à rebours du mouvement historique ayant vu le cinéma s’autonomiser par rapport au théâtre, il semble que, dans Nos serments, le théâtre aille au cinéma. La scène est conçue comme un plateau de tournage, fausses cloisons et projecteurs inclus. Les références indirectes au film d’Eustache émaillent le texte: si les prénoms des personnages ont été changés, leurs activités professionnelles sont maintenues et Oliwia (Véronika) est toujours polonaise. Bien qu’il ne s’agisse pas de cinéma à proprement parler, des images animées sont intégrées au déroulement de la pièce, qui est ponctuée d’une demi-douzaine de vidéos, le plus souvent alors que la scène est dans le noir, parfois alors qu’il s’y passe autre chose. Plus encore, le jeu des comédiens est profondément dé-théâtralisé, donnant lieu à un naturalisme troublant tant la distinction entre le théâtre et la vie, ou plutôt entre le théâtre et le cinéma, semble ténue. Dans Nos serments, le personnage de François retrouve à sa manière celui d’Alexandre en reprenant le ton posé et flegmatique que permettent ses jeux incessants sur la langue, terrain de jeu et espace de fuite, pratique de désengagement du locuteur dans sa parole qui la rend labile, incertaine, inassignable. De manière plus large, l’atmosphère et le ton de la pièce l’inscrivent dans la longue lignée des films intimistes français, consacrés au couple et à ses affres, au langage et à sa virtuosité malheureuse, dont un exemple récent serait La bataille de Solférino (2013), de Justine Triet.

Nos serments soulève ainsi la question de savoir dans quelle mesure le cinéma, les années 1970 et le cinéma des années 1970 peuvent constituer une ressource pour le théâtre contemporain, une source inattendue pour mieux éclairer le présent, pour y ménager des voies de liberté inédites, pour faire face aux termes actuels du conservatisme. Il semble toutefois que le spectacle se présente plutôt comme une (tragi-)comédie de mœurs fort bien menée, dont l’horizon est plus le mélodrame et sa «volonté de tout dire», comme le formule Peter Brooks, qu’une contribution à la politique contemporaine par la circulation d’utopies intimes vers le commun.

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