Critique – Théâtre / Liberté au FTA

Pièce montée de toutes pièces

Christoph Marthaler joue du vaudeville pour mieux déjouer les apparences.

Le titre allemand du spectacle bilingue Une île flottante, Das Weisse vom Ei, renvoie à l’expression «das Gelbe vom Ei sein» («être le jaune de l’œuf»), qui signifie être l’idéal, le meilleur, la crème de la crème. Le jaune renvoie, bien sûr, au substantiel, au consistant; le blanc, au banal, à l’insipide. L’île flottante (le dessert) ne requiert en effet que le blanc de l’œuf, en neige, matière volatile et aérienne par excellence, «flottant» nonchalamment sur sa crème anglaise. Le titre français, bien qu’il ne traduise pas l’expression allemande, connote la légèreté (dans son acception péjorative): les blancs en neige étant à utiliser avec modération, au risque de verser dans l’exagération, le trop-plein, d’être englouti dans un capricieux nuage, trop ou pas assez «monté »… Avec Une île flottante, Christoph Marthaler se confronte au théâtre d’Eugène Labiche, maître du vaudeville, ce genre populaire du XIXe siècle: théâtre à risque, car emblème de légèreté. Il se livre à une étude approfondie et sensible de différents textes de Labiche dont les mots et les situations sont rendus dans leur littéralité, exagérés, décalés, étirés… Bref, il a allongé la sauce, pour mieux en faire goûter la riche et délicieuse inconsistance.

Une île flottante est principalement fondé sur La poudre aux yeux (1861), mettant en scène deux familles, les Malingear et les Ratinois, dont les enfants respectifs, Emmeline et Frédéric, jouent ensemble au piano. Les ragots de l’entourage instillent l’idée d’un mariage: le moteur de l’intrigue est extérieur au cercle familial. C’est à cause des apparences et «pour le monde», dans les mots de Mme Malingear, que les deux familles se lancent dans une entreprise de séduction mutuelle pour mener à bien ce projet d’union. Ils se jettent de la «poudre aux yeux» en s’inventant un train de vie bien au-delà de la réalité: valet, «nègre» et chasseur; clientèle de duchesses; abonnement au Théâtre des Italiens; dîner «ordinaire» à la truffe et au Veuve Clicquot, etc. Chaque famille étant convaincue que l’autre se trouve dans une situation bien plus favorable que la sienne, elle n’a d’autre solution que de renchérir en «poudre» jusqu’à ne plus se reconnaître elle-même, la tension comique résidant dans les efforts pour maintenir cet édifice mensonger. Les dires de Mme Malingear, qui «ne fai[t] que suivre l’exemple de [s]es contemporains… Chacun pass[ant] sa vie à jeter des petites pincées dans l’œil de son voisin…», semblent indiquer que cette petite-bourgeoisie ne sait pas, de toute façon, agir autrement.

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