Critique – Essai

Un rempart contre la domination

La traduction et l’essai, armes de la résistance.

Le refus du compromis qui gouverne les essais de Nicole Brossard et de Nathanaël et qui me conduit vers eux aujourd’hui m’a déjà effrayée. En première session à l’université, en 2001, j’ai entendu une conférence de Brossard qui bousculait de nombreuses idées reçues que j’entretenais alors sur la littérature. La professeure ne nous avait pas préparés à entendre cette parole, elle n’est pas revenue non plus sur cette intervention au cours suivant. Dans un amphithéâtre de cent vingt étudiants, il n’est pas aisé, on s’en doute, d’entrer en dialogue avec son enseignante. Mes camarades de classe, vers qui je m’étais tournée avec désespoir et qui n’avaient rien compris à la présentation, s’étaient juste refermés, me laissant seule avec mes questions. Je ne saisissais pas toutes les nuances du propos de Brossard, mais j’entendais bien l’appel à la résistance et la force de ce discours qui ne s’excusait pas d’exister. Je me rappelle qu’elle remettait notamment en question les frontières traditionnellement admises entre le roman, la poésie et l’essai. Une idée qui m’avait choquée sur le coup, mais qui me suit pourtant encore aujourd’hui.

J’ai reconnu les pulsions rebelles que j’avais entrevues autrefois à la lecture de Et me voici soudain en train de refaire le monde. Dans ce court essai, publié dans la collection «Cadastres» de Mémoire d’encrier, Nicole Brossard discute de la traduction grâce à son regard singulier d’écrivaine traduite dans différentes langues. À partir de ses expériences, elle constate que certaines manières d’écrire influencent les textes produits. J’ai choisi de lire ce titre avec un autre de la même collection, publié un an plus tôt, Sotto l’immagine de Nathanaël, qui discute aussi de traduction. D’un point de vue d’auteure et de traductrice, Nathanaël examine la société et ses productions culturelles. Malgré leur perspective distincte, les deux essais se complètent et se répondent. Chez Brossard, l’attention au langage permet de «refaire le monde», comme le titre l’indique, alors que chez Nathanaël, elle sert plutôt à débusquer les mensonges et à voir derrière les apparences afin de desserrer un peu les liens qui tiennent le monde.

La mise en page des deux essais donne un bon indice de leur ton. Dans celui de Brossard, on a choisi de jouer avec la spatialité du texte afin d’offrir une expérience de lecture originale. Les passages cités par l’auteure sont placés à la verticale. Il faut tourner le livre pour en prendre connaissance, ce qui nous force à briser le rythme de la lecture et à prendre le temps de considérer isolément ces citations. Le texte Sotto l’immagine défile plutôt d’un bout à l’autre sans s’encombrer de sous-titres ou de paragraphes. Un dessin, inséré à la toute fin du livre, est le seul espace vacant de ce texte qui se déploie sinon sans interruption. À l’image de son livre, Brossard fait de multiples arrêts, prend du recul pour discuter de ce qui la préoccupe. La pensée de Nathanaël, elle, avance d’un pas décidé à travers des chemins qui ne sont pourtant pas si aisés à parcourir.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 313 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!