Critique – Fiction

Relier les points

Avec Choir, Rosalie Lavoie transforme une violence intime en acte de littérature.

J’ai assisté récemment à une table ronde qui portait sur la place du féminisme dans les milieux littéraires. Pour lancer la discussion, l’animatrice a demandé aux participantes – des auteures, critiques et éditrices – en quoi consistait, selon elles, un «livre féministe». Évidemment, à cette question minée aucune n’a pu fournir de réponse uni­voque. Toutes semblaient s’entendre pour dire que, si on peut aisément associer l’étiquette féministe à un essai ou à un ouvrage théorique, la question se pose de manière beaucoup plus complexe dans le cas de textes de fiction et tient souvent davantage de l’angle de lecture adopté, ou d’un processus de consécration, que du contenu des œuvres en soi. Une invitée a toutefois rappelé que certaines fictions, de par leur propos ou la démarche d’écriture qu’elles sous-tendent, s’inscrivent résolument dans une «parole» féministe.

Or le deuxième roman de Rosalie Lavoie [collaboratrice de Liberté, ndlr], Choir, constitue l’une de ces œuvres qui incarnent une forme d’engagement manifeste, notamment en ce qu’il donne à voir et à penser le caractère insidieux des violences intimes. Par une juxtaposition de fragments, une femme remonte le temps afin de retracer les gestes, les paroles et les événements qui l’ont menée tout au long de sa vie à «subir la chute», à prendre sur elle le mépris qu’on lui a adressé. Elle dit sa relation incestueuse avec un père alcoolique, les journées passées à attendre un amant qui lui fait faux bond, les «fuck you» et «ostie de plotte» proférés contre elle, les bras serrés et les sourires condescendants. Elle évoque les nausées et les maux de tête chroniques, la peur constante d’être abandonnée par ceux et celles qu’elle aime, le dégoût que lui inspire son propre corps. Ces épisodes traumatiques sont relatés avec acuité, dans une écriture qui parvient à rendre avec justesse les impressions et les sensations, tout en préservant une part de non-dit. Alors que plusieurs auteures contemporaines abordent des enjeux comme le viol ou l’inceste à travers une esthétique de la confrontation et des représentations explicites, quasi graphiques, Rosalie Lavoie fait le choix d’une certaine pudeur. Si les agressions sont nommées sans équivoque ni euphémismes, d’habiles effets d’ellipses parviennent à suggérer la douleur précisément par ce qui est tu, par ce qui est laissé en suspens.

L’une des grandes forces du récit réside d’ailleurs dans l’efficacité du travail de montage, grâce auquel les blessures de l’enfance et de l’âge adulte se reflètent l’une dans l’autre avec une troublante symétrie. Les insultes crachées dans le fond de la cour d’école trouvent écho dans les rires moqueurs lancés vingt-cinq ans plus tard sur une piste de danse au cours d’une soirée entre amis, et les injonctions du père se confondent avec l’arrogance d’un homme qui dit «je t’aime», puis rejette son amante quand bon lui semble. Au fil de l’œuvre, les points sont reliés et le passé trouve une forme cohérente. Des événements qui semblent presque anodins trouvent une signification dans les drames antérieurs, et apparaissent comme les marques d’une violence sourde qui façonne le corps et l’esprit. Les souvenirs sont entrecoupés de réflexions sur le désir, la séduction, l’amour, la honte, de références philosophiques et psychanalytiques.

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