Critique – Fiction

Vous autres, les Inuits

Nirliit raconte le Nord avec une conscience aiguë de la violence de sa propre parole.

La récente polémique autour du film of the North de Dominic Gagnon, composé de clips plutôt dégradants d’Inuits ivres et violents, m’a déchirée. D’une part, je jugeais essentiel d’écouter les propos de la chanteuse Tanya Tagaq – appuyée par de nombreux Autochtones –, qui y voyait un film profondément raciste. Les préjugés sur les Autochtones ne manquent pas, et leur accès à la parole publique est si restreint que les représentations méprisantes occupent en effet presque tout l’espace de notre imaginaire. D’autre part, toute discussion avait été rapidement étouffée, le film n’ayant justement pas circulé. Or l’analyse minutieuse d’André Habib dans Hors Champ, qui y voyait une œuvre sur les ravages du colonialisme, m’a laissé croire qu’il y avait peut-être quelque chose à creuser dans cette production, que je n’ai pas vue. Il semblait toutefois impossible de lancer un débat sur les zones grises de l’œuvre sans reconduire des gestes oppresseurs, sans dire aux communautés concernées qu’elles feraient bien de se taire pendant que d’autres, des juges impartiaux, discutent d’art. Le silence, dans ce cas, devenait la voie de la décence.

La réception extrêmement positive de Nirliit, premier roman de Juliana Léveillé-Trudel, contraste avec l’accueil reçu par of the North [voir notre critique en page 72, ndlr]. Il serait toutefois difficile d’accu­ser l’auteure de chercher à montrer la vie du Nord sous son meilleur jour. Violences sexuelles, suicides, disparitions, alcoolisme: la misère morale que découvre la jeune narratrice de Nirliit, une Blanche qui travaille auprès des enfants de Salluit quelques mois par année, est incommensurable. Comme Gagnon, Léveillé-Trudel travaille à partir d’une réalité culturelle fort éloignée de la sienne pour nourrir son œuvre. Or, tandis que Gagnon n’a jamais posé le pied dans le Nord, l’auteure de Nirliit a séjourné à Salluit et connaît intimement la réalité qu’elle met en scène. L’intention fait ici toute la différence: là où on accuse Gagnon d’avoir cherché à humilier les Inuits, Léveillé-Trudel éprouve visiblement un grand attachement pour les gens de Salluit.

Le roman se lit comme un monologue adressé aux Inuits qu’elle a connus, dont les penchants pour l’autodestruction l’accablent. Il y a là autant une mise en mots de son malaise qu’une présentation de leur culture pour des yeux extérieurs, ceux des Blancs. Le glossaire fourni au tout début du livre indique bien que c’est à eux qu’elle s’adresse d’abord, et les précisions constantes sur l’organisation de la communauté, sur les scènes trop souvent répétées de débauche et de détresse, le rappellent aussi. Une première partie livre divers tableaux de la vie dans le Nord, liés lâchement par la disparition d’une amie prise dans un triangle amoureux qui lui sera fatal. Dans une deuxième section, les amours plus ou moins heureuses de jeunes Inuits, et la fuite de l’un d’eux vers Montréal, remplacent le récit de la narratrice. L’essentiel n’est toutefois pas dans les péripéties, mais plutôt dans le détail de ces vies, de ces soirées où les accidents et les bagarres se multiplient, comme de ces corps usés trop tôt par l’alcool, les nuits blanches et la mauvaise alimentation. Il est difficile de décrocher de ces descriptions implacables, dont la dureté assomme, malgré la présence de quelques images lyriques un peu convenues.

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