Critique – Fiction

Les poupées sacrifiées

L’amitié selon Elena Ferrante donne les moyens de l’insoumission.

À lire les romans d’Elena Ferrante, je comprends comment l’amitié peut vivifier mes souvenirs et redonner au passé sa consistance. Cette écrivaine met des mots sur une mécanique qui, la plupart du temps, s’enclenche en moi sans que j’y porte attention: je me souviens des moments d’amitié avec intensité comme si, de l’autre côté du souvenir, l’ami pensait aux mêmes détails que moi. Je regarde son visage, dans l’espace mental où il se trouve, et j’y vois un passé commun, des rires qui nous appartiennent à nous seuls, les souffrances qu’on s’est infligées par envie ou par cruauté, les épreuves qu’on a surmontées et qui nous définissent. L’ami, écrit Ferrante, est celui à qui on fait de la place en soi-même.

La tétralogie amorcée avec L’amie prodigieuse propose une méditation romanesque sur le passage du temps et l’amitié. Celle-ci y est représentée comme un filtre qui donne au passé sa couleur, mais il s’agit aussi, au présent, de la relation qui permet à Lila et à Elena – l’amie prodigieuse et la narratrice – de résister aux forces qui les assaillent. La pauvreté, la violence des hommes de leur entourage font en sorte que les avenues offertes à ces jeunes filles sont réduites dès le départ, et l’amitié devient pour elles une façon de maintenir ouverte la possibilité d’inventer, à deux, une vie qui ne soit pas trop terne. Dans le quartier de Naples où elles grandissent, les enfants quittent l’école très jeunes – quand ils y vont – pour ensuite se conformer à la vie adulte en une répétition qui les condamne à s’engager sur un parcours peu enviable, dont témoigne l’aigreur de ceux qui l’ont emprunté avant eux. Dans le Naples de l’après-guerre dépeint par l’écrivaine, les adultes sont résignés et considèrent l’ambition des jeunes – encore plus lorsque ce sont des femmes – comme le signe de leur ingratitude. Dans ce contexte, l’affirmation de soi, pour Elena comme pour Lila, passe par le refus des valeurs communes. En revendiquant effrontément leur liberté, elles s’attirent les sarcasmes et la colère de leur entourage, leur amitié reposant tout autant sur le rejet de la communauté que sur des affinités électives.

L’amitié est ainsi vécue comme une sorte de résistance au mode de vie imposé par le milieu. Vouées à une existence domestique, les deux amies découvrent très tôt le plaisir de tenir tête à leurs proches même lorsque le combat est perdu d’avance. Cette complicité devant le tragique de l’existence, suggère Ferrante, est le matériau des amitiés durables; on ne renie pas ce qui nous permet de survivre. La narratrice, maintenant une vieille dame, se remémore sa vie commune avec Lila en remontant à la source, ce quartier napolitain où elles ont grandi dans les années 1950. Même absente, Lila s’impose à son esprit. Elle est une amie prodigieuse, L’amica geniale, celle à qui on pardonne tout, celle qu’on ne peut oublier.

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