Le 11 novembre 2015

Le Journal de Montréal comme vous ne l’avez jamais lu.

L’idée a d’abord été suggérée au journaliste et essayiste Laurent Laplante en 1987 par son éditeur de la maison du Beffroi: lire et relire ad nauseam la même édition d’un quotidien pendant toute une saison afin d’en arriver à une lecture nouvelle. En l’occurrence, il s’agissait d’un exemplaire daté du 24 octobre 1987 de La Presse. Je me suis pour ma part auto-infligé l’édition du 11 novembre 2015 du Journal de Montréal. À force d’éplucher le même exemplaire, des stratégies éditoriales apparaissent davantage qu’à la lecture courante. Aussi, certains thèmes deviennent si rapidement obsolètes qu’ils ne nous dominent plus autant que lorsque «l’actualité» les dicte. Ainsi, c’est l’objet dans sa globalité qui apparaît au regard, on ne discrimine plus de la même manière la publicité des informations courantes, pas plus qu’on ne tient compte du découpage qu’opèrent normalement les différentes rubriques.

L’exercice oulipien mène droit à un constat: ce tabloïd satisfait les diverses pulsions qui peuvent motiver la lecture d’un journal – apprendre, s’émouvoir, analyser, critiquer, s’exprimer –, mais sur un mode réfracté. Autrement dit, la tension que le journal suscite, d’une part, dans une section donnée de son édition, il la soulage d’autre part sur des enjeux d’une tout autre nature. Cela se vérifie dès le haut de la page frontispice: «J’AI PEUR POUR MA VIE», déclare un ex-informateur de la police qui «se dit abandonné», tandis que nous rassure au rez-de-chaussée de la page une publicité annonçant une journée portes ouvertes aux «gens du bel âge», au-dessus d’un ruban d’images apaisantes. Ainsi se répondent tout au long de la lecture les éléments du journal.

Au départ, tout est troublant, estomaquant, abracadabrant. On est sidéré de vivre dans un tel monde. C’est l’état d’esprit dans lequel nous plongent les titres agressifs. Au traitement de la nouvelle concernant notre policier toujours «ABANDONNÉ PAR LA POLICE», en majus­cules à la page 3, s’ajoute l’information concernant un «chevreuil abattu dans une épicerie». Les articles suivants font état d’un ordre où tout le monde semble avoir perdu la tête et où la pensée ne semble même pas avoir de prise. Les nombreux récits judiciaires en attestent. «La maladie de Guy Turcotte», le meurtrier de ses enfants qui défraie la chronique, est «comparée à un simple rhume», tandis que le frère d’une femme victime d’une erreur médicale se dit «“dégoûté” par le système».

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 313 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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