Dossier

Manger, s’amuser, réussir

Le travail n’est pas seulement un emploi du temps, il est aussi un emploi de l’esprit. Petite histoire du rapport des humains à leur travail.

Nous vivons dans un monde défini par le travail: de l’éducation prodiguée à l’enfant au régime de retraite de l’épargnant vieillissant, l’existence entière gravite autour de ce nouveau soleil. On sait que le mot travail signifie en ancien français «tourment et souffrance», et découle du latin tripalium, un terme qui désigne un instrument de torture à trois poutres. L’idée que le travail, réservé aux esclaves, puisse être conçu comme une source de liberté aurait paru pour le moins saugrenue aux Anciens. On en est venu à trouver naturelle la transformation spectaculaire du monde qui a fait de l’activité salariée une réalité de l’existence humaine à la fois épanouissante, exaltante et formatrice. Comment se fait-il que le travail en soit venu, dans le discours dominant, à incarner à la fois la liberté, la santé, la vertu, et que sais-je encore?

Rappelons-le: il ne fut pas facile de convaincre des hommes et des femmes de s’arracher à leur ancien mode de vie communautaire afin de se plier aux logiques du système capitaliste. Les méthodes utilisées pour les amener à accepter des principes marchands qui dénaturaient les anciennes pratiques et savoir-faire auxquels ils étaient si attachés furent tour à tour brutales et subtiles. Ramenés à leur plus simple expression, trois vastes processus ont contribué à cet enfermement, chacun correspondant, mutatis mutandis, à un moment de l’histoire du capitalisme. En premier lieu, aux xviiie et xixe siècles, les populations, subissant la tyrannie de la faim, ont été amenées à percevoir les contraintes de l’économie libérale comme un moindre mal. En deuxième lieu, au xxe siècle, sous le nom de «classe moyenne», elles ont pu accéder en masse aux rêves envoûtants de la consommation. Enfin, au xxie siècle, les ouvriers ont été métamorphosés en marchandises et leur personnalité elle-même a été livrée à la loi implacable de l’offre et de la demande.

1. Manger

Dans son essai Entitlement and Deprivation, publié en 1981, l’économiste Amartya Sen, s’appuyant sur une analyse détaillée de cinq famines – dont celle, horrible, du Bengale en 1943 –, concluait que la théorie répandue selon laquelle les famines étaient causées par une baisse des ressources alimentaires était fausse. Selon lui, les famines ne découlaient pas d’un manque de nourriture, mais d’abord d’un mauvais partage des réserves de nourriture. Les capitalistes ne furent pas toujours les auteurs de ces dévastations, certes, mais toujours ils surent profiter de la situation pour accroître leur empire. C’est par la faim que furent poussées les hordes de paysans dans les usines dont ils auraient autrement fui la toile et le dard.

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