Dossier

Les artistes du modèle d’affaires

Jadis réservée à la grande industrie culturelle, la logique managériale s’immisce désormais jusqu’aux plus petites compagnies artistiques. L’artiste visuelle Edith Brunette et l’homme de théâtre Olivier Choinière font état de ce changement dans les mœurs subventionnaires.

Olivier Choinière — Le jargon économique a, paraît-il, envahi des sphères d’activité qui n’ont rien à voir avec l’économie. Cela s’entendrait jusque dans les mots que nous utili­sons. Au lieu de relever leur présence chez les autres, je me suis mis à relire mes propres communications écrites, dont la lettre que je publiais récemment et qui annonçait mon départ du Théâtre Aux Écuries en tant que directeur artistique. J’y ai déniché quelques termes hérités du vocabulaire guerrier et économique, comme les mots «compagnie», «relève», «projet», «équipe», «produire», «mode (de fonctionnement)», «crise», «intervenir», «structurer», «investir» (qui revient tout de même quatre fois) et «ressources».

Tu me diras qu’il est un peu normal de parler de «compagnie» quand on en dirige une, d’utiliser le mot «produire» quand on a certains moyens et donc un budget, ou «projet» puisque c’est de cette manière que se nomme la création dans les formu­laires de demande de subvention. Les arts, et en particulier le théâtre, ont toujours été intimement liés au contexte économique de l’époque où ils se manifestaient. Au regard de l’histoire, on pourrait même dire que ce sont les puissants et leurs moyens financiers qui ont permis son développement. Reste que, lorsque j’ai fondé ma compagnie de théâtre de création au début des années 2000, le mot «compagnie» signifiait pour moi, plutôt qu’une forme d’organisation d’entreprise ou une petite unité dirigée par un chef d’escadron, quelque chose comme le contraire de la solitude.

En vingt ans de métier, j’ai pu constater à quel point les logiques marchandes ont envahi d’abord le discours entourant la création (mes premières demandes de subvention ressemblaient à des essais; celles des dernières années ressemblent à des publicités), jusqu’à s’infiltrer dans les coulisses de la création elle-même. Jamais l’offre culturelle ne m’a semblé aussi foisonnante, mais jamais elle ne m’a semblé aussi homogène et impersonnelle; d’abord, dans son traitement dans les médias, qui nous fait entrer dans un jeu de réduction, de comparaison et donc d’équivalence, ensuite dans le discours des artistes, formaté selon l’espace disponible, les lieux de diffusion ou le public visé, et finalement dans les œuvres elles-mêmes, par lesquelles s’expriment les modes de production et de diffusion, qui au théâtre sont devenus extrêmement standardisés et qui ont pour effet d’aplanir les propositions, rendues semblables par des outils de communication qui pourtant célèbrent la singularité.

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