Dossier / Document

«Pas de sensiblerie, ou bien ce sera la catastrophe sociale!»

Professeure à l’Université libre de Bruxelles, héritière de Gilles Deleuze et de la pensée pragmatiste, notamment celle d’Alfred North Whitehead, Isabelle Stengers est une figure majeure de la philo­sophie contemporaine. Spécialiste de l’histoire et de l’industrie du médicament, Philippe Pignarre est l’éditeur des Empêcheurs de penser en rond. La sorcellerie capitaliste, qu’ils ont co-écrit, prend acte de l’impuissance frappant les postures coutumières de la gauche – mobilisation, critique, indignation – en vue de la surmonter. Proposant de considérer le capitalisme comme un système sorcier, leur ouvrage s’attache ainsi aux prises par lesquelles il opère et aux vulnérabilités qu’on leur présente, et dont l’enjeu est, littéralement, la capture de nos âmes. Dans l’extrait suivant, Stengers et Pignarre abordent la notion d’«alternative infernale», qui caractérise la manière dont les termes du capitalisme nous sont imposés et la façon dont il dépolitise la vie collective.

Reprenons ce qui arrive tous les jours. Ah! Ah! Vous êtes coincés, ricanent les journalistes lorsqu’ils interrogent celles et ceux qui réfléchissent à des mesures politiques anticapitalistes ou qui tout simplement se battent contre une ferme­ture d’entreprise, un plan de licenciement ou demandent une amélioration des conditions de travail et de rémunération. Vous voulez augmenter les salaires? Vous voulez renforcer la législation protégeant les salariés contre les licenciements? Mais vous allez provoquer la fermeture des usines, accélérer les délocalisations et mettre les gens au chômage!

Quel que soit l’endroit où vous tentez de remettre en cause l’exploitation ou la détresse sociale, on vous oppose les effets qu’induiraient automatiquement les mesures que vous proposez. La possibilité de délocaliser des productions d’un pays où la main-d’œuvre est plus chère et mieux protégée vers un pays moins exigeant revient en permanence dans les arguments des hommes politiques – et des journalistes qui leur emboîtent le pas. Quant au fait que l’Europe se soit unifiée en ne créant de socle commun obligatoire et contraignant pour tous les pays que pour ce qui concerne le respect de la propriété privée, la libre circulation des marchandises, l’élimination des obstacles à la concurrence, le droit des brevets, etc., et ait totalement refusé de s’unifier en créant des contraintes sur les minima salariaux et les droits sociaux en général, ce serait une preuve de «réalisme». Il faudrait cesser de rêver. Les droits sociaux dans un pays ne devraient plus dépendre de l’histoire de ce pays, des luttes qui y ont été menées et des compromis passés: ils dépendent des contraintes mondiales.

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