Dossier

Des passions tristes

À quoi carbure la droite dans la vallée du Saint-Laurent?

L’impression est d’abord vague, c’est un certain malaise ressenti en entendant tel ou tel propos, une réserve face à une proposition, une tension négative qui affleure ici et là. Puis on se demande: qu’y a-t-il dans l’air pour que les conversations soient devenues si franchement agressives, que les ennemis soient si clairement identifiés, les rires aussi gras et les solutions si tranchées? Où va ce train bondé d’humoristes et de concepteurs qui manient gaillardement la stigmatisation et le sarcasme; de chroniqueurs qui accusent et montrent du doigt à la ronde; de politiciens armés d’une drama­turgie de la catastrophe et d’un couperet? On commence alors, hésitant, à mettre les pièces ensemble, à lier les niveaux de réalité, à identifier des redondances, des lignes de dissémination, et voilà que, mécanisme propre à l’horreur, le familier révèle soudain un visage menaçant: on se lève un matin pour se rendre compte que l’on vit dans une culture de droite, qui carbure à la croyance immémoriale, aussi invérifiable qu’indes­tructible, selon laquelle la violence est quelque chose de nécessaire. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, il faut souffrir pour être belle, la hiérarchie est indispensable, la loi implique la coercition, la liberté d’expression inclut la déshumanisation, il faut y exercer une violence de son cru pour rendre le monde meilleur. Être de droite, c’est croire qu’il faut tuer pour vivre.

Et cette croyance qui repose parfois, le temps d’un âge d’or, dans les entrepôts du refoulement de l’inconscient collec­tif, ne manque jamais, lorsque les conditions sont réunies, d’être ressuscitée, revêtue des habits de l’époque. Au Québec, au cours de la dernière décennie, ce dogme a repris du service alors que l’élite parlante s’est employée à activer et à mobiliser les passions tristes de l’électorat: peur, colère, indignation, humiliation, méfiance et stigmatisation, cocktail culminant en un ressentiment diffus envers tout ce qui est jugé étranger, dangereux, faible ou improductif. Cette entreprise de désinhibition contagieuse des passions tristes a contribué à susciter l’adhésion populaire à des propositions d’exclusion, de limitation, de discrimination, de ricanement, de coupures, de compression, de nettoyage, de ménage, d’élimination, de serrage de vis, de fin de la récréation, de resserrement de la sécurité, de punition et de récompense, de séparation des gagnants des perdants et des laïques des musulmans. Et à ces agents de change du ressentiment qui nous offrent de «faire la job».


Le 26 mars 2007, sur fond de débat autour des accommodements raisonnables, alors que les nouveaux conservateurs de Stephen Harper viennent de prendre le contrôle du gouvernement fédéral et que, versant comique de la même tragédie, Régis Labeaume est élu à la mairie de Québec, l’électorat québécois accorde sa confiance à quarante et un députés de l’Action démocratique du Québec, avec à sa tête Mario Dumont. Le jeune parti formera l’opposition officielle pendant le bref mandat du gouvernement libéral minoritaire de Jean Charest. Chacun des cent vingt-cinq députés de cette législature est lié à une formation située politiquement à droite (PLQ, ADQ ou PQ), et ainsi 8% d’électeurs qui ont voté à gauche, pour les verts, pour Québec solidaire, pour le parti marxiste-léniniste (ceci dit nonobstant les rumeurs voulant que «le PQ soit à gauche» et que «les verts soient à droite»), n’ont pas obtenu de représentation parlementaire.

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