Entretien

Céline Minard

L’expérience clandestine de l’écriture

La romancière française Céline Minard construit une œuvre déroutante, dont le style, incisif et extrêmement percutant, chaque fois innove et détonne. Sans relâche, son œuvre romanesque reconfigure le monde, toujours à refaire, comme lieu d’épreuve du réel. Elle fait paraître cet automne chez Rivages une fiction intitulée Le grand jeu, récit d’une femme qui s’isole des siens dans un refuge high-tech suspendu à une falaise, pour tenter de répondre à une question apparemment toute simple: comment vivre? Cette question se déplie et en appelle une autre: pourquoi écrire? La réponse se trouve peut-être dans la multitude du monde, que la littérature cherche parfois à prouver. L’auteure du Dernier monde revient ici sur les liens intimes qu’elle tisse entre création et existence, en prenant pour relais les thèmes du langage, du territoire, de l’histoire et de la philosophie.

Liberté — J’ai envie de commencer notre entretien par une question toute simple: comment êtes-vous venue à l’écriture?

Céline Minard — Très simplement par la lecture. J’ai été fascinée très tôt par la capacité qu’a la langue de donner corps à l’imaginaire, d’ouvrir, de construire, ou de poser des mondes dans lesquels le lecteur évolue. Rien ne me semblait plus magique à dix ans, et c’est toujours le cas. Mais j’ai toujours lu mes histoires clandestinement en quelque sorte; c’est aussi pour ça que j’ai fait des études de philo plutôt que de lettres, pour garder cet aspect clandestin, intime, de la littérature. C’était pour moi un espace de liberté et d’expérimentation, un espace non surveillé, non réglé, hors du champ du savoir d’une certaine façon, hors du champ de l’autorité très certai­nement. La philo, que je situais au cœur même du savoir, m’ouvrait des perspectives techniques, des mondes abstraits, que je ne cessais de penser et de percevoir de manière très spatiale, ce qui est une aberration. Un concept ne s’inscrit pas dans l’espace. Mais pour moi, le concept ouvre une brèche dans le réel, une brèche qui permet de penser ce réel, c’est-à-dire de le soulever, de le transformer et là, on est déjà en littérature. En fait, je suis venue à l’écriture par la clandestinité de mes lectures littéraires et par le défaut de mes lectures philosophiques.

Vos livres sont tous très différents les uns des autres. Prose narrative (accompagnée parfois par les œuvres de la plasticienne scomparo), roman d’anticipation, western, geste, portrait historique, testament littéraire: ces genres littéraires semblent coller à certains de vos livres sans pourtant réellement définir votre œuvre, qui se dessine entre la prise de libertés et la rigueur du phrasé, entre la prise de risques et la maîtrise des formes. En quoi la littérature est-elle pour vous un exercice d’exigence et de liberté?

En fait, j’ai un rapport ambigu à la forme. Je ressens beaucoup d’attirance pour les grandes formes, l’épopée, le mythe, le récit cosmogonique, la tragédie, la geste, beaucoup de respect pour les règles de l’énonciation poétique, le savoir, la métrique, la maîtrise en somme et, en même temps, je pense que la forme est toujours vide; sans efficacité, sans force, si la langue et la narration ne la font pas respirer, si elle n’est pas investie par l’hétérogène qu’elle ne peut pas tout à fait comprendre ou contenir. La forme est vide et fixe si elle n’est pas tirée ou poussée jusqu’à la limite extrême de sa disparition. Ce n’est peut-être que de cette façon, en mettant la forme en danger radical, au bord de ne plus se ressembler, de ne plus coïncider avec son canon, qu’elle peut (re)devenir une activité et sauver sa peau en se définissant à nouveau, en intégrant l’écart, l’incorrection, cela même qui menace de la détruire. C’est peut-être comme ça qu’on sauve une tradition, celle du roman par exemple, ou qu’on sauve une langue. En l’exerçant, dans toutes ses dimensions possibles, comme un pouvoir et jusqu’à la limite de la rupture.

Quant à la liberté, à mon sens, elle n’est possible que lorsqu’elle est prise dans un réseau de relations plus ou moins contraignantes. On n’est pas libre absolument, on n’est pas libre pour rien. Et s’il n’y a pas d’exigence, il n’y a pas de liberté. Je ne crois pas à l’inédit ou à la table rase. Pour être libre, il s’agit peut-être tout d’abord de comprendre en quoi nous ne le sommes pas, d’emblée, en arrivant au monde, ensuite en vivant dans le monde. Peut-être aussi de repérer, de reconnaître les aliénations dont nous sommes faits, de comprendre et d’accepter d’une certaine façon d’être agi par les autres et par le monde. C’est la première exigence: ne pas être naïf toute sa vie, ne pas être innocent. Ne pas être inculte est la deuxième, et c’est presque la même chose. Je ne veux pas dire qu’il faut savoir son Platon par cœur, qu’il faut parler le grec ancien ou le sumérien (même s’il faudrait!), mais qu’il faut cultiver son jardin, oui, et s’entretenir avec de grands hommes, comme disait Descartes. Parce que c’est précisément ce dialogue, la rigueur de ce dialogue, qui va permettre de se dégager à la fois des contingences et des déterminismes, et d’exercer sa liberté.

La liberté que permet la littérature est poétique, j’entends par là qu’elle n’est pas soumise au jugement logique. Un texte littéraire ne se tient pas comme un raisonnement, il est déhanché, c’est son chic et sa structure, on ne peut pas le réduire en calculs de valeurs, il devrait s’effondrer et pourtant il tient!

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