Éditorial

Enfermés

J’ai vu en mai dernier, dans le cadre du Festival TransAmériques, Une île flottante / Das Weisse vom Ei du Suisse germa­nophone Christoph Marthaler. Je dis «vu», mais ce n’est pas vrai. Ou, en tout cas, pas juste. «Assisté à» ou «expérimenté» ne sont pas sans mérite, mais, au final, ne font pas tellement mieux. Il faudrait faire entendre à quel point j’ai pris le spectacle en pleine face tellement cette adaptation de La poudre aux yeux d’Eugène Labiche, un bête boulevard tout ce qu’il y a de plus convenu, a été pour moi exaltante, puis troublante, et, finalement, à la fois inquiétante et jouissive. Je ne vous achalerai pas avec les détails (allez plutôt lire la critique de Catherine Girardin en page 68), mais, au-delà du récit prévisible de deux familles bourgeoises tentant de s’impressionner l’une l’autre sur la teneur de leur statut social, le spectacle expose surtout la façon même dont la plupart d’entre nous en Occident – je veux dire ceux qui, issus de la classe moyenne, continuent de s’y déployer, ou encore de s’y débattre – existent désormais.

Engoncés dans un carcan social dont ils n’arrivent pas à se dépêtrer, les person­nages de la pièce semblent, en effet, inca­pables d’habiter le monde. L’intime, d’abord, mais aussi le public, le social, le commun. Chacun d’entre eux est traversé de tics, de manies, de tremblements ou encore accablé d’une rigidité presque cadavérique. Ils n’ont pourtant pas l’air malades. C’est ce qui est le plus troublant. La maladie impliquerait au moins la possibilité d’une guérison, l’éventualité d’un équilibre enfin retrouvé entre soi et son univers. Or, quand on regarde ce monde et ces corps détraqués, il est diffi­cile de s’imaginer que l’harmonie ait pu un jour y exister tant c’est le cadre même de leur vie qui semble la rendre invivable. C’est comme ça que le sujet du spectacle devient assez vite l’incapacité de ces hommes et de ces femmes à se supporter eux-mêmes, ou en tout cas à endurer ce qu’ils sont devenus à force de s’adapter aux exigences, non pas tant de leurs conventions sociales, mais des para­mètres politiques et économiques forma­tant leur condition.

Après la représentation, une fois sur le trottoir, et, pire, une fois dans ma vie, je me demandais comment c’était possible de ne pas se reconnaître en ces personnages-là, enfermés, encarcanés dans ce qui ne cesse de diriger leurs paroles et leurs gestes, qu’ils imaginent pourtant être le résultat de libres choix. Leurs vies, nos vies, semblent ainsi désormais devenues un bête mouvement, une simple visée, qui non seulement sont capables de se passer de nous, mais qui n’arrêtent pas, par-dessus le marché, de nous répéter combien le but ultime serait plus vite atteint si nous acceptions sagement, docilement, raison­nablement de nous dissoudre enfin, et pour de bon, dans la cadence censée nous mener à bon port. Si nos existences politiques et privées se fissurent autant, c’est peut-être qu’elles ne tiennent pas debout. Et elles ne tiennent peut-être pas debout parce qu’elles sont tout simplement inte­nables. C’est d’ailleurs à partir de là que les tics des personnages peuvent s’avérer non plus risibles ou déprimants mais bien porteurs d’espoir. Ce sont des signes, peut-être même des gestes, de résistance, si ce n’est la preuve ultime d’une vitalité pas tout à fait éteinte, et non des dérèglements à éliminer.

Il n’est bien sûr pas simple de circonscrire et de nommer ce qui, à travers nos malaises et nos détraquements, tente de se mettre en lumière. Mais cette pièce-là m’a troublé préci­sément parce qu’elle laissait cette réponse en suspens, se concentrant plutôt, en sourdine, tout au long de son déroulement, sur la seule question poli­tique, intime et privée qui soit aujourd’hui encore sensée: quelles formes pouvons-nous donner à nos vies?


Le numéro que vous tenez présentement dans vos mains est le tout dernier à avoir été concocté sous l’égide de Philippe Gendreau. Celui-ci en effet nous a tout derniè­rement quittés, comme vous le savez peut-être, pour se joindre à l’équipe des Éditions du Boréal. L’apport de Philippe a été, il faut bien le souligner, inestimable pour Liberté. Il est, d’une part, le premier dans l’équipe à avoir eu l’intuition qu’un change­ment de format s’avérerait salutaire, mais d’autre part, et surtout, sans lui à la direction de Liberté, sans son travail, ses efforts et son acharnement, l’aggiornamento que nous avons connu à l’automne 2012 n’aurait pu avoir lieu, ni non plus se déployer tel qu’il l’a fait depuis. Bref, si Liberté rayonne d’une nouvelle lueur depuis maintenant quatre ans, c’est en très grande partie grâce à lui.

Par un amusant tour du destin, celui qui occupe désormais le poste de direction est à l’origine du titre du premier dossier de notre refonte. En dînant avec lui, Philippe et moi exposions notre envie de nous attaquer alors au gouvernement Harper. Afin de bien aiguiller notre réflexion, Jean Pichette suggéra alors de nous demander: «Que conservent les conservateurs?» Son texte, qui inaugurait le dossier, en sondant la possi­bilité de percevoir Stephen Harper comme un avant-gardiste, donnait le ton et permettait, comme nous le souhaitions, de «comprendre dangereusement». Bienvenue à bord, monsieur Pichette.

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