Critique – Cinéma

Japon et hégémonie libérale

Une élégie de la vie collective des sentiments.

Chronique des sentiments de quatre personnages féminins, Notre petite sœur consigne les transformations socioaffectives du Japon contemporain, héritier de cent cinquante ans de modernisation et du militantisme libéral de l’occupation américaine dans l’immédiat après-guerre. Ce film aux allures sentimentales témoigne en fait de la radicalité de cette évolution, qui touche aux modalités du processus de subjectivation lui-même.

Dernier film du réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda, Notre petite sœur est un mélodrame au plein sens du terme, la musique paraissant tout recouvrir, tout engluer. Un peu comme le ferait la sauce de soja dont la benjamine de la fratrie du film recouvre ses aliments, ce que l’aînée lui reproche en s’efforçant ainsi de pour­suivre l’éducation de sa jeune sœur pourtant adulte et de maintenir l’idéal d’un goût initié aux saveurs les plus subtiles, la simplicité du riz, la fadeur des sashimis, la viscosité délicate des alevins. Mais sous l’épaisse couche brune, on trouve la puissance que le mélodrame confère à l’examen des senti­ments, à l’accompagnement minutieux de leurs trajectoires et de leurs métamorphoses. Kore-eda s’inscrit de la sorte et de nouveau dans ce genre majeur de l’histoire du cinéma japonais, déployé dans l’écart existant entre la modernité comme idéal et le processus de modernisation engagé par le pays à la fin du xixe siècle.

Notre petite sœur fait donc le portrait d’une fratrie – ou, puisqu’il s’agit de quatre sœurs, devrait-on dire d’une sororité? Les trois premières, Sachi, Yoshino et Chika, sont issues d’un même lit, comme le dirait ma grand-mère, alors que Suzu, encore adolescente, est la fille que leur père a eue avec une autre femme, pour laquelle il a quitté leur mère. Toutes les quatre se rencontrent aux funérailles de leur père, qui vivait avec sa troisième épouse depuis la mort de la mère de Suzu. Au terme de cette journée, Sachi propose in extremis à Suzu, au moment de reprendre le train, de venir vivre avec elle et ses sœurs, qui par­tagent une vieille maison de Kamakura. Cette ville de bord de mer des environs de Tokyo est un haut lieu du traitement cinématographique de la famille japonaise puisqu’elle évoque notamment les films de Yasujirô Ozu, figure emblématique de cette tradition et présence souterraine dans Notre petite sœur. Le film se déploie autour de la cohabitation des quatre sœurs, Suzu acceptant l’invitation qui la libère de la perspective douloureuse de vivre avec sa belle-mère.

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