Critique – Cinéma

Le cinéma a-t-il encore besoin des cinémas?

À Montréal comme ailleurs, les salles de cinéma sont fragiles et peinent à se réinventer. État des lieux et pistes de réflexion.

Dire que les cinémas de Montréal ont traversé de nombreuses crises au cours des vingt dernières années est un euphémisme. Arrivée massive des multiplexes, fermeture des salles de quartier, désertion du public, concurrence de la VOD, homogénéisation de l’offre, concentration des distributeurs, domination des chaînes, passage au numérique – le tableau est sombre. Les chiffres ne sont guère réjouissants: entrées, recettes et occupation des salles sont en baisse presque constante depuis le début des années 2000, et le cinéma américain, blockbusters en tête, domine encore et toujours le marché québécois à plus de 80%. La récente débâcle de l’Excentris, bien que prévisible, est le dernier drame en date de cette série, relançant l’inquiétude quant à la diffusion en salle du cinéma indépendant et à la mort annoncée des salles de cinéma.

Si leur désertion est un phénomène global en Occident, certains pays réussissent mieux que d’autres à préserver la diversité des films à l’affiche et l’intérêt pour leur cinéma national. À Montréal, même si le choix est beaucoup plus diversifié qu’en région, l’accès au cinéma d’auteur québécois et au cinéma étranger reste parcellaire et capricieux. De nombreux facteurs jouent: proximité des États-Unis, capacité d’acquisition et décisions des distributeurs, disponibilité et exclusivité territoriales des films, ententes d’exclusivité entre distributeurs et exploitants, stratégies de sortie, etc. Plus profondément, s’il y a beaucoup de cinéphiles au Québec, et le succès des festivals en témoigne, il n’y a pas de culture cinéphilique forte. On peine à penser collectivement le cinéma autrement qu’en termes de divertissement, de prouesses techniques ou de box-office, aporie parfaitement résumée par l’horrible expression d’«industrie culturelle». En témoignent aussi l’absence pratiquement totale d’éducation aux arts et un discours critique marginalisé dès qu’il aspire à autre chose qu’à décerner des étoiles. Pire, toute exigence, toute remise en question des habitudes et des formules sont généralement jugées élitistes et donc suspectes. La stérilité du débat crève-cœur sur le cinéma d’auteur québécois – déprimant, lent, hermétique, payé avec nos taxes –, qui se répète depuis les années 1960, atteste de notre intériorisation du modèle hollywoodien et de notre manque de mémoire (ou de fierté?) cinématographique. Sans parler du problème iden­titaire, historique et politique beaucoup plus large d’une minorité qui cherche à défendre une culture qu’elle peine pourtant à définir. C’est depuis longtemps devenu un cercle vicieux: distributeurs, exploitants et publics jouent de prudence et partagent des préjugés tragiquement autoréalisateurs – illustrés par l’emblématique déclaration de Vincent Guzzo sur l’appétit des Québécois pour un cinéma «St-Hubert».

Magnanimement, on nous gave de ce qu’on s’est persuadé vouloir. Le modèle d’affaires des salles commerciales nous est si familier qu’il en est devenu presque invisible. Si les films tiennent l’affiche de moins en moins longtemps, la logique de base reste inchangée: nouveauté, répétition et saturation du marché. Les chaînes commerciales misent plus que jamais sur les formules et sur les gadgets technologiques pour attirer le public: 3-d, IMAX, UltraAVX, et autres retransmissions d’opéras en direct. Même le 35 et le 70 mm font un retour inattendu comme plus-value marketing, ce qui ne manque pas d’ironie. Mais l’un des traits les plus étranges et distinctifs de la scène commerciale montréalaise reste la division entre salles anglophones et francophones, et l’obsession corrélative des francophones pour le doublage. Le «monde» n’aime pas les sous-titres, nous serine-t-on, ce qui n’aide certes pas notre rapport au cinéma d’auteur. Un film est-il plus en français doublé que sous-titré? La langue est un prétexte fallacieux qui cautionne une habitude paresseuse.

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