Critique – Scènes / Écologie théâtrale

Le théâtre qui nous manque

Le théâtre québécois engendre-t-il encore des «avant-gardes»?

Notre théâtre est-il suffisamment contemporain? Sans l’autorité que donnent la distance et le temps, comment peut-on trancher entre ce qui est convenu, innovant ou visionnaire? Quels sont les indices de vitalité d’une scène locale ou «nationale»? Que masquent les conditions économiques arides, l’absurdité d’un système sous-subventionné et la précarité quasi généralisée des artistes? Quels sont les manques de notre théâtre? Est-il destiné à attendre une revitalisation financière que confirmeraient entre autres des institutions à sa hauteur, officiellement nommées et justement financées?

Le dynamisme, l’enthousiasme et le savoir-faire qui caractérisent positivement le milieu du théâtre québécois, et l’adhé­sion parfois facile des publics à ses propositions le condamnent à un optimisme qui le fait chercher à l’extérieur de lui la cause de son inertie structurelle. La saison dernière, la revue Jeu publiait le coup de gueule de l’auteure Annick Lefebvre («Go à quoi», no 158), pamphlet écorchant la direction artistique de Ginette Noiseux à Espace Go, estimant son étendard féministe effiloché, blâmant sa programmation insuffisamment risquée ou novatrice. Le long épanchement du jeune metteur en scène Thomas Duret («Le rôle des insti­tutions est-il à redéfinir?», Le Verbe, 20 mai 2016) visait quant à lui le ronron de nos théâtres, aiguillé par «cette impression d’avoir vu un spectacle 100 fois avant même d’y avoir assisté». Guidées par la colère plus que par le discernement, ces salves s’avancent sur un terrain accidenté, car, selon elles, ce serait aux directions artistiques et aux «institutions» que reviendrait la responsabilité de remédier au conservatisme de la scène, à elles d’innover et de fouetter l’ennui du spectateur. «Finie l’audace sur la scène montréalaise?», titrait alors Philippe Couture dans sa chronique du Voir (25 mai 2016), cherchant de son côté les filons novateurs dans des niches esthétiques spécifiques, du côté de la nouvelle scène autochtone ou du théâtre sportif notamment. S’agirait-il en somme de guetter l’avènement d’une «avant-garde» localisée? Mais ni la radicalité, ni l’exception, ni l’outrage, ni le mystère, ni l’insaisissable, ni même la beauté ne surgissent de manière programmée.

Les Geneviève Billette, Évelyne de la Chenelière, Olivier Choinière et Olivier Kemeid ont déjà creusé ces questions dans les pages de Liberté, regrettant que la mollesse de notre théâtre vienne aussi ou d’abord des artistes eux-mêmes. Artistes «rongés par l’administration», certes, en déficit de temps (donc d’argent), mais aussi coupables de susciter une effervescence en perte de sens et de densité; soupçonnés de manquer du courage nécessaire pour interroger leur art, affirmer une vision, développer un langage propre. Car «être contemporain, écrit Giorgio Agamben, est, avant tout, une affaire de courage: parce que cela signifie être capable non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment».

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 314 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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