Critique – Littérature

Écrire la honte

L’auteur d’Eddy Bellegueule, accompagné par les écrits de Bourdieu, réfléchit à ce que signifie trahir sa classe.

Édouard Louis a tout juste vingt ans lorsque paraît, en 2013, la première édition de Pierre Bourdieu. L’insoumission en héritage. Un peu plus de dix ans après la disparition de Bourdieu, ce livre rassemble autour de la pensée du sociologue les interventions d’auteurs aux profils très différents, du philosophe Frédéric Lordon à l’historienne Arlette Farge, en passant par le sociologue Geoffroy de Lagasnerie. Tous témoignent de leur attachement ainsi que de leur dette à l’égard de l’œuvre de Bourdieu.

Les textes de l’écrivaine Annie Ernaux et du sociologue Didier Éribon sont sans doute les plus forts de l’ouvrage. Les deux abordent des aspects de l’œuvre de Bourdieu qui trouvent écho dans leurs œuvres respectives et soulignent le caractère subversif de la figure du «transfuge de classe» dans la littérature. Ernaux revient sur La distinction, œuvre qu’elle qualifie de «totale et révolutionnaire», et réfléchit aux variations de l’appréciation esthétique en fonction de l’appartenance à une classe. Le goût de la forme, propose-t-elle en s’inspirant de Bourdieu, est pour l’essentiel l’affaire des dominants. En matière artistique, bien sûr, mais aussi pour tous les choix de l’existence: la cuisine, les vêtements, la décoration et même les affinités politiques. Tous ces domaines se posent en fait comme autant d’occasions de faire apparaître le clivage entre ceux qui trônent au sommet de la pyramide sociale et ceux qui en supportent le poids, tout en bas. Il s’agit d’autant d’occasions d’affirmer la supériorité des premiers par rapport aux seconds. La honte sera la sanction de tout choix jugé vulgaire. C’est justement cette honte que Didier Éribon examine dans son texte. Un sentiment qu’il a d’ailleurs bien décrit dans son Retour à Reims et qu’il aborde cette fois en s’intéressant aux «voix absentes» ou aux voix disqualifiées du monde intellectuel et littéraire. Cette honte, propose le sociologue, doit être décortiquée pour en révéler le caractère social et politique afin de pouvoir éventuellement la convertir en «source d’énergie», en force motrice pour ceux dont la voix est jugée suspecte au sein des espaces occupés par les dominants.

La honte liée à l’origine sociale, portée comme un stigmate par le transfuge de classe, entrave l’action et l’expression en l’entachant de doutes, de scrupules. Or, décortiquer la honte permet d’en dégager la portée collective.

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