Critique – Littérature

Le nouveau prof d’histoire

Trois livres de Patrick Boucheron conçoivent l’histoire comme commentaire sur le présent.

Voici un historien qui dit chercher chez les poètes comme Yves Bonnefoy «des leçons d’exactitude», une «morale de la précision». Il croit que l’histoire doit «faire droit aux futurs non advenus, à leurs poten­tialités inabouties», refusant ainsi de jouer les professeurs de désespoir. C’est un intellectuel, aussi, qui se qualifie de «modéré, intéressé par toutes les formes de pensée radicales». Il considère par exemple que la place de la République doit être un lieu ouvert à tous les vents contraires, qu’il s’agisse d’un mausolée en hommage aux victimes du 13 novembre 2015 ou de Nuit debout. Avec lui, le Collège de France «vire à gauche», écrivait Le Nouvel Observateur en décembre 2015. Rencontrez donc Patrick Boucheron, cinquante ans.

L’homme, médiéviste, spécialiste de l’urbanisme des villes italiennes, savait où il mettait les pieds en ce 17 décembre 2015. Pour se faire la main, il avait lu au préalable les leçons inaugurales de ses prédécesseurs au Collège de France, celle de Barthélémy Masson, dit Latomus (1534), jusqu’à celle de Roger Chartier (2007), en passant par celle de Jules Michelet (1838) et de Pierre Bourdieu (1982). Il avait aussi lu celle de Michel Foucault, L’ordre du discours, prononcée le 2 décembre 1970, dont il a retenu beaucoup de choses. Quarante-cinq ans avant Boucheron, Foucault faisait déjà face au même problème, à la même aporie, qui finira par devenir le sujet de sa leçon: inaugurer un cours dans un cadre institutionnel qui engendre des dispositifs de contrôle des discours, tout en refusant les commencements et en décrivant, voire en dénonçant ces dispositifs. Si beaucoup d’historiens se méfient des fulgurances foucaldiennes, Boucheron choisit plutôt de relancer cette aporie: comment faire et défaire l’histoire de la Renaissance au cœur d’une institution fondée en 1530 et reposant sur les visées soi-disant humanistes de François Ier? C’est donc sous l’égide de Foucault, qu’il cite à plusieurs reprises, que l’historien propose cette leçon inaugurale remettant en question l’insti­tution et la discipline. Il ne le fera pas en jetant, trop facilement, les idoles par terre.

Déjà, le titre de la chaire donne le ton, foucaldien: «Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale, xiiie-xvie siècle». Quelle est cette étrange périodisation, qui se moque des lignes du temps coiffant les tableaux de nos classes d’histoire, à l’école secondaire? Sommes-nous au Moyen Âge ou dans les Temps modernes? Qu’en est-il de la Renaissance? Qu’arrive-t-il au pilier épistémique du Collège de France, fondé en 1530, pour enseigner les nouveaux savoirs ne trouvant pas leur place à la vieille Sorbonne médiévale? Pourtant, on le sait aujourd’hui: les théologiens de la Sorbonne n’étaient pas «les infâmes obscurantistes que l’on dit». L’humanisme n’est-il qu’un mot du xixe siècle, qui n’existe pas encore dans le Littré, comme le rappelait Foucault à l’époque des Mots et les choses ?

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