Tu n’as rien vu à Lac-Mégantic

La gestion de crise comme œuvre d’art.

Tout un train chargé de pétrole lui a sauté au visage, étant donné la négligence, étant donné l’avarice. Mais, éplorée, chavirée, la population n’a pas piqué de colère noire, ne s’est pas révoltée, n’a pas remis radicalement en cause un modèle qui témoigne à nouveau de sa logique destructrice. Justement, tout a été mis en œuvre pour qu’on en reste à cet état d’affectivité. Surtout, qu’on n’en vienne pas à cultiver politiquement ces états d’âme.

Pourtant, à Lac-Mégantic, le 6 juillet 2013 à une heure du matin, aucun accident n’est survenu. Autour de vingt-trois heures la veille, un incendie a été signalé au sein de l’engin qui devait exploser. Forcés d’éteindre un moteur qui fonctionnait jusque-là sans présence humaine, les pompiers ont désactivé le système de freinage hydraulique. Mal garé, mal sécurisé, quelques minutes avant qu’une heure du matin ne sonne, le train de nouveau laissé à lui-même a amorcé sa folle descente. Dans les termes du bst, en l’absence «de signal ou de circuit de voie […], le contrôleur de la circulation ferroviaire n’aurait pas reçu d’indications qu’il y avait un train à la dérive». L’explosion de plusieurs wagons dévalant à tombeau ouvert, chargés chacun de cent treize mille litres de pétrole particulièrement inflammable, mal identifiés par des administrations incompétentes ou cyniques, ne constituait en rien un accident, soit un «événement imprévisible» (Le Robert). En 2012, plus de mille accidents ferroviaires ont été recensés par le Bureau de la sécurité des transports du Canada (bst). À Lac-Mégantic, ce qui devait arriver arriva.

Cette ville située près de la frontière états-unienne était devenue un simple point de passage de convois dangereux partant du Dakota du Nord vers le Maine. Pour augmenter ses marges de profit, la Montreal, Maine and Atlantic Railway (mma), responsable du train et du chemin de fer, minimisait les investissements en matière de sécurité et externalisait donc les risques de crise. Elle exposait ainsi à de graves problèmes les communautés aux abords de ses circuits. Six millions de litres de pétrole se seraient libérés des wagons-citernes, selon le ministère québécois de l’Environnement. Lobbying? Corruption? Le ministère fédéral des Transports avait exceptionnellement autorisé la mma, en 2002, à n’affecter qu’un seul cheminot à la conduite de ses trains. Le gouvernement du Québec, qui devait bien connaître l’existence de cette activité de transport, ne s’y est jamais opposé. Cancérigènes, les produits chimiques de fracturation que contenaient les wagons se propageraient dans la région à un taux 394 444 fois supérieur à la limite permise, selon la Société pour vaincre la pollution. Environ cent mille litres de pétrole ont été déversés dans le lac Mégantic. Puisqu’il se trouve en amont de la rivière Chaudière, le site constitue maintenant une source de pollution pour le reste du Québec.

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