Dossier

De guingois

Lire, c’est vivre au cœur d’un réseau de sens et de sensibilités.

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J’ai toujours été maladroit. D’aussi loin que je me souvienne. Sans entrer dans les détails, ça nous entraînerait un peu loin de mon propos (mais en même temps, peut-être pas), juste apprendre à nouer mes lacets ou à faire du bicycle a été laborieux, et orthographier comme il faut mon nom de famille s’est avéré un calvaire. L’essentiel des apprentissages censés faire de moi un homme ou à peu près, un citoyen, un employé, se sont tous déroulés de la même manière, en hoquetant, en titubant, en bégayant.

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Est-ce là la raison pour laquelle la littérature est un lieu où je me sens, comme le veut la formule, tel un poisson dans l’eau? Pour une obscure raison, j’aime le penser. Il y a dans chaque roman, poème, essai, journal, nouvelle un aspect difficile à cerner qui les rapproche du décalage, de la discordance, de l’eau, de la nuit. Il y a aussi dans la littérature une affaire (je ne sais dire mieux) évoquant à la fois l’empotement du corps plongé dans le sommeil et la soudaine plasticité de l’esprit, dont la raison ne sait que faire, et qui semble en découler tout comme le lien difficile à saisir qui les unit.
Mrs. Dalloway de Woolf, My Creative Method de Ponge (mon Dieu, son «Sans doute ne suis-je pas très intelligent», je n’en suis toujours pas revenu) me laissent ainsi entendre combien l’inaptitude ou l’angoisse peuvent s’avérer, comme n’importe quoi d’autre, une porte d’entrée, une ouverture, une meurtrière pour accéder au monde, c’est-à-dire à ce qui sans cesse échappe. D’ailleurs, je me dis que c’est au fond dans ce qui n’arrête pas de s’effilocher, de s’effriter, de ne pas tenir ni debout ni couché que réside, s’il en est un, l’universel et non dans la Raison avec un vrai grand R dans laquelle l’Occident s’est bêtement contenté de le loger, rendant du coup suspect, si ce n’est pervers puis inhumain, ce qu’elle ne sait ni embrasser ni contenir.
Comme le disait Céline Minard dans notre dernier numéro: «Un texte littéraire ne se tient pas comme un raisonnement, il est déhanché, c’est son chic et sa structure, on ne peut pas le réduire en calculs de valeurs, il devrait s’effondrer et pourtant il tient!»

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Je pourrais sans prétention dire la même chose à mon propos. Je devrais m’effondrer et pourtant je tiens. Enfin, un peu. Mon incapacité à aborder virilement le monde par la main et l’outil – marteau, équerre, égoïne, poinçon, tableau Excel, j’arrête ici – m’en semble une preuve parmi d’autres. Ou alors je me méprends et cette même incapacité ne fait tout au plus qu’amplifier ma perception de ce qui est bancal en moi; les doigts, donc, d’abord, mais très vite également la bouche, la langue, le corps en entier, le soliloque surtout, entre ritournelle et sécrétion, qui en émane et l’accompagne le long du jour, le long de la nuit, tout ça, donc, le palpable comme l’impalpable, jamais tout à fait dans le bon angle au bon moment sauf dans la solitude du livre ou du travail d’écriture.
En même temps, ce n’est pas comme si la littérature, par magie, me permettait de coïncider enfin avec moi ou le monde. Cela dit, contrairement, par exemple, à l’espace médiatique, et plus précisément en fait au cadre politique, économique et social dans lequel je me démène, La promenade de Walser, le Molloy de Beckett, reconnaissent, pour leur part, ma stupeur d’être en vie.
C’est d’ailleurs ce qui du monde contemporain s’avère, peut-être bien, le plus effarant. Aucun espace, aucun lieu ne nous permettent plus, collectivement, d’éprouver notre étonnement, notre vertige d’être là.

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