Dossier

La littérature au temps des assemblées générales

Le texte littéraire, comme le féminisme, est un empêcheur de tourner en rond.

Je ne saurais retracer le moment exact où mon engouement pour les milieux anticapitalistes a commencé à s’estomper, mais ça devait être au cours du printemps 2012. Les assemblées, les ateliers et les tables rondes se multipliaient alors à un rythme effarant, et la densité des rencontres contribuait à mettre en lumière les motifs répétitifs, à éclairer les travers et les limites de ces différents espaces de militance. Je me rappelle une soirée de discussion où un jeune homme, à peine plus vieux que moi, a pris la parole assez longuement pour nous entretenir de l’état d’urgence et de la convergence des luttes, puis s’est mis, à un certain point, à citer Thoreau sur la désobéissance civile. Ses phrases étaient ponctuées de «il faut», de «il est impératif de». Ses idées demeuraient souvent abstraites, mais son ton de voix était assuré. Je me rappelle avoir été assez convaincue, somme toute d’accord avec ses propos, mais n’avoir eu rien à ajouter, aucune envie de renchérir ni d’échanger avec lui ou avec le reste des personnes présentes – une majorité d’hommes. Cet épisode, je m’en souviens – mais je le confonds peut-être avec un autre; les termes qu’il prononçait, ses intonations, ses expressions, j’avais l’impression de les avoir entendus mille fois.

La lassitude a pris le dessus sur l’indignation, et tranquillement je me suis mise à délaisser ces soirées où les gens théorisent en imaginant les actions d’éclat et les effets de masse qui assureront notre rapport de force. Comme plusieurs autres femmes qui devaient partager mon cynisme, j’ai commencé à prendre part, plutôt, à des collectifs non mixtes et à des cercles de réflexion féministes, à m’impliquer au sein de ces groupes qui sont parfois jugés trop peu performatifs par les autres militants, trop tournés vers l’échange et jamais assez vers l’action. Or, à travers ces rencontres où la parole était partagée entre toutes, j’ai découvert et expérimenté des modes de discours qui n’avaient rien à voir avec la rhétorique militante traditionnelle. On y cherchait rarement à trouver la solution ultime aux problèmes sociaux, mais on s’acharnait, plutôt, à décortiquer les rapports de pouvoir, souvent insidieux et presque imperceptibles, qui façonnent nos existences. Les voix qui émergeaient dans ces communautés de femmes étaient fortes de leur humilité. Pas d’une humilité feinte, au sens d’une fausse modestie, mais humbles en ce qu’elles laissaient place aux impressions et aux observations personnelles. Cette dynamique ne date pas d’hier. Depuis des décennies, les militantes féministes développent leurs pra­tiques organisationnelles autour d’une volonté de démocratisation de la parole et de la pensée, et travaillent à construire des mouvements qui sont, de ce fait, fondamentalement pluriels. Des groupes de consciousness raising des années 1960 où des femmes se réunissaient pour raconter leurs propres expé­riences afin de développer collectivement une meilleure compréhension des oppressions systémiques de genre, jusqu’aux groupes Facebook non mixtes où des femmes partagent tant des articles que des épisodes de leur vie intime, les féministes ont reconnu la pertinence des points de vue singuliers et ont, en ce sens, appris à parler et à réfléchir à hauteur de soi.

Ce n’est certainement pas un hasard si pendant cette même période où je me tournais vers les groupes féministes, j’ai également éprouvé un regain d’intérêt pour la littérature, que j’étudiais déjà depuis quelques années, mais qui occupait jusque-là une place secondaire dans ma vie. À l’arrière-plan de l’activisme, les textes littéraires incarnaient pour moi des portes de sortie, une manière de respirer un peu à l’extérieur des espaces d’implication politique où tout est régi par l’urgence et la nécessité. Or, cette manière de dissocier presque systématiquement la littérature de l’action politique est symptomatique d’une conception assez réductrice de l’art un peu trop répandue dans certains milieux anticapitalistes. On pourrait croire que la situation s’est améliorée, justement, depuis le printemps 2012 où le foisonnement d’initiatives artistiques engagées a marqué l’imaginaire collectif et a été reconnu par plusieurs comme l’une des grandes forces de cette mobilisation historique. Il n’en demeure pas moins que la littérature doit, pour bien des militants purs et durs, servir à quelque chose. Elle prend souvent la forme d’un manifeste, d’un texte qui explique une marche à suivre ou indique une voie à prendre, qui trace à gros traits les contours de nos convictions politiques et qui marque sans ambiguïté les limites de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas. Les poèmes les plus populaires sont ceux qu’on peut citer hors contexte sur un tract ou dans un slogan, insufflant juste ce qu’il faut de lyrisme à notre discours pour qu’il fasse battre les cœurs et redonne un souffle à notre mouvement. Les soirées de poésie servent davantage à se changer les idées que les idéaux. La littérature fait sonner beau quand nécessaire, mais agit rarement sur les mentalités. On la convoque lorsque ça nous arrange, trop souvent pour appuyer nos propos, et pas assez pour les remettre en question ou les nuancer.

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