Dossier

L’égalité des incompétences

Madame Bovary, c’est tout le monde.

L’urgence de convaincre l’auditoire de la nécessité de la littérature est le pain quotidien du professeur de lettres. Il s’agit d’une question éminemment corporatiste. Le citoyen dont l’activité de lecture est non rémunérée s’interroge probablement peu souvent sur le devenir historique de ladite activité. Le prof normalement bipolaire oscille quant à lui entre une défense volontariste des vertus littéraires et une contemplation tragico-dépressive de la dégradation de la culture générale chez le jeune. Il m’arrive assez souvent de professer dans de vénérables institutions ontariennes où, dans un heureux mélange entre la loterie des choix de cours et les relents de bilinguisme canadien, les gens qui échoient dans mes cours ne sont pas forcément intrigués par le destin d’Emma Bovary. Disons que, si tu as grandi à Mississauga, que ton père est sri- lankais et ta mère cap-verdienne, l’importance de la Grande Culture française ne coule pas dans tes veines comme si l’avenir de l’humanité en dépendait. Tu ne la sens pas, la culture française, et cela me semble normal. Il n’est pas toutefois exclu que Madame Bovary t’aide à comprendre deux ou trois babioles sur le désir féminin, les effets nocifs des livres sur la vie sociale, l’ironie et les lieux communs, qu’en sais-je?

Dans le train, je me creuse parfois les méninges pour trouver les moyens de démontrer que la littérature est une bonne chose pour l’esprit. Ce doute existentiel a peut-être à voir avec le fait que je suis moi-même né dans les années 1980 et que je ne me sens pas autant dépositaire de la culture lettrée qu’Alain Finkielkraut. Mais il s’adonne que j’aimerais bien partager avec d’autres, moyennant rétribution, l’enthousiasme que suscitent chez moi les livres. Cette expérience de terrain, doublée de récentes lectures, a provoqué un faisceau de questions dont je vous livre la teneur ici, sans grande velléité théorique. Alors, à quoi bon s’évertuer à relire en groupe Madame Bovary ? La réalité est peut-être moins grave qu’on le pense, docteur.

La littérature est-elle aussi précaire que nous l’annoncent avec trémolo dans la voix les prophètes de malheur? L’excellent livre La responsabilité de l’écrivain (2011), dans lequel la sociologue Gisèle Sapiro retrace le déroulement de plusieurs procès littéraires des xixe et xxe siècles, a de quoi relativiser cette agonie redoutée. Dans le chapitre sur l’affaire Dreyfus, Sapiro soumet l’idée que la naissance de l’intellectuel moderne est devenue possible sous la pression d’une concurrence entre la littérature et les sciences sociales. Au fil du siècle, le développement de la science historique «vole» le passé à la littérature et rend caduc le lyrisme à la Michelet. La sociologie, la snoreau, fait de même avec les mœurs du présent que Balzac pouvait encore librement dépeindre à peine cinquante ans plus tôt. Ne reste aux écrivains que le futur sur lequel ils peuvent se prononcer sans compétition. Ces nouveaux intellectuels prophétiques fondent leurs interventions civiques sur leur autorité charismatique et leur capital symbolique. De Zola à Sartre en passant par Malraux, ces prophètes ont poussé, principalement en France, comme de la mauvaise herbe pendant une bonne centaine d’années, dictant au bon peuple la voie à suivre. Ces messieurs n’étaient certes pas dénués de qualités de cœur et de plume, mais disons que leur côté donneur de leçons s’accorde moins avec notre époque. Tout cela pour dire que les écrivains français ont dû, dans le passé, réaffirmer leur place dans l’espace social face à des discours concurrents. Cette petite parenthèse historique me semble vivifiante, car elle nous permet de nous extraire d’une nostalgie geignarde pour un âge d’or de la littérature qui n’a jamais vraiment existé. La menace est constante, docteur!

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