Pompéi, rue Van Horne

À qui appartient la parole que je prends?

On a commencé à se faire rares je ne saurais dire exactement en quelle année, mais il me semble que c’était vers 1984, tout de suite après Les ailes du désir ou Tokyo-Ga de Wim Wenders. Avant 84, on restait encore nombreux ensemble dans la salle de cinéma. On s’est quittés. Après quoi, on a été souvent nombreux, mais rarement ensemble. Ce n’est pas arrivé en même temps pour tout le monde. Pour certains, c’était une question de décence. Ils ne pouvaient pas suivre le train de vie (le budget, l’optimisme) de l’ensemble, et la politesse ne leur avait pas appris à se sortir de cette situation de ne pas pouvoir rendre autrement que par l’absence. Pour d’autres, c’était une question de dépendances diverses à des séries télévisées, à des jeux vidéo en solitaire ou en équipe virtuelle. Ou encore, c’était une désaffectation si on avait été affectés trop longtemps à la fabrication d’une convivialité hilare. Et puis, il y avait l’angoisse de la répétition qui avait commencé ses ravages dans les neurones et qui en avait fait fuir plusieurs, mais dans quelle direction? Le bois? Où est le bois? Partout où on essayait un nouveau bois, on y retrouvait les arbres abattus et les écrans allumés. Il reste beaucoup de photos de cette période dans les archives de chacun. On voit le lac s’approfondir dans la nuit saccagée.

On a éteint. On s’est fait rares. On a lu, relu. On est allés au Conservatoire entendre le Quatuor Molinari interpréter le Quartet no 4 (1983) d’Alfred Schnittke. De cette douleur insoutenable et toujours reconduite (tortures des Érythréens, 2013) a jailli la joie qui ne ressemble à rien et qui pourtant naît et se reconnaît. Je ne savais pas si je devais avoir peur ou honte de cette joie dont les musiciens venaient de me faire don. Je ne sais pas si je dois avoir peur ou honte de la joie jamais hilare que je reçois du ciel, des arbres, des toiles, des films, des livres, des gens, d’Angèle Dubeau (Philip Glass, Arvo Part). La peur ne fait pas de sieste dans la cale des bateaux où s’entassent les réfugié(e)s.

C’est un concours de conversations qui m’amène ici. On se fait rares les uns pour les autres, mais parfois on finit par avoir une conversation ensemble, et telle conversation est répétée à tel autre. C’est ce qui est arrivé qui m’amène. La page couverture du premier numéro du nouveau Liberté auquel j’ai participé disait: «Nous ne sommes pas seuls.» Dans la bulle du dessin de FSD et AFR: «Et elle est où, ta fameuse communauté?» L’après-midi où on s’est rencontrés, Philippe Gendreau et Pierre Lefebvre m’ont suggéré d’en dire quelque chose. Ça m’a rappelé la fois où je m’étais précipitée à la librairie pour acheter le dernier Jean Baudrillard dont Le Devoir avait parlé. Il n’y en avait déjà plus. C’est le plus fort sentiment de ne pas être seule que j’aie jamais éprouvé. J’ai demandé au libraire: «Vous en aviez combien d’exemplaires? – Nous en avions un.» Plus récemment, pour le Quartet no 4 de Schnittke, introuvable, je me suis retrouvée chez un disquaire plutôt sévère qui m’a dit ceci: «Non, je ne l’ai pas, mais ce qui m’échappe, c’est comment les trois clients qui sont dans cette pièce cherchent, le même jour, à la même heure, ce fameux Schnittke.» Il y avait deux messieurs bien réservés dans la boutique, et nous nous sommes salués avec un sourire dont j’ignore toujours de quoi il était fait. De surprise, oui. Mais à laquelle se mêlait le sentiment d’être découverts. Une pudeur?

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