Le lit froid plein de notre enfance

Proust au cinématographe (1)

Proust et le cinéma, récit d’une rencontre qui n’a pas eu lieu.

S’asseoir. Se poser sur son séant, ne plus bouger. Ne s’agirait-il que de cela, une formalité pour quiconque et, quant à lui, un embarras? Marcel Proust n’a-t-il pas négligé, oublié, sa rencontre avec l’invention des frères Lumière – pour lui qu’un guignol cinématographie comme, avec un brin de mépris, il l’écrit dans une lettre à un ami, Marcel Plantevignes – parce qu’il aura d’instinct, de mauvaise humeur, snobé (dédaigné, subi) une séance de cinémato­graphe du fait qu’on lui demanda un soir de sep­tembre 1908 au Grand-Hôtel de Cabourg de se glisser à l’étroitesse entre deux rangées de chaises cannées (promiscuité pour l’habitué des loges privées des théâtres parisiens) et de poser sa lune sur un des sièges alignés au cordeau dans la salle de l’ancien casino, devoir se taire, ne plus pouvoir remuer, fixer ses yeux sur un écran rectangulaire (s’il n’y avait pas d’écran, était-ce une nappe, un drap, pensa-t-il à un suaire?) qu’un jet de lumière anime, dans lequel une attaque de poussières menaçait son asthme, faisceau lumineux surgi de l’arrière et passant au-dessus des têtes pour frapper ce rectangle, s’y échouer, offrant à la vue des scènes où ça remue, certes, mais banales, sans le charme des ombres chinoises, déstabilisantes par le caractère technique neuf et surprenant de vues animées, photographies qui bougent, tableaux où de la réalité s’agite, natures vivantes, bouquet dont les fleurs tremblent, individus privés de parole et qui, semblables à des pantins, semblent se parler, mouvement dans le silence; du grotesque quoi… non mais, ça va durer longtemps, dut-il se dire…

S’asseoir n’était pas chose commode pour lui. «Assis, Proust paraissait toujours mal à l’aise, on le sentait contraint et gauche, il semblait n’avoir jamais trouvé sa place ni une position pour être confortable sur un siège», écrit cet ami qui était avec lui ce soir de septembre 1908 à Cabourg; Plantevignes est un garçon de dix-neuf ans qui vient de faire la connaissance de Proust quelques semaines plus tôt dans cette même salle de l’ancien casino de Cabourg jouxtée au Grand-Hôtel, jeune homme attiré par les filles (il ne le sait pas, il sera l’un des modèles du dandy Octave dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs) et qui allait fréquenter Proust quotidiennement tout l’été et les suivants jusqu’en 1912; début août 1908, la vicomtesse d’Alton (la mère de Colette d’Alton qui sera, elle, un des modèles d’Albertine) les a présentés et Proust s’intéressa d’emblée à ce gaillard au nom de famille rare; Proust et les noms de ville, de famille, de pays, de gare, plus qu’une manie, c’est une branche de sa science littéraire. S’assoyant d’une cuisse près d’un guéridon, il écrit quelques vers – «si je m’appelais Plantevignes, je voudrais avoir des branches de vignes sur mon balcon, des bols de fruits pleins de raisins, si je m’appelais Plantevignes »… –, des vers de mirliton (l’excitation pédéraste, sûrement) que ce jeune homme eut l’élégance de ne point louer ni commenter, ce qui – passé le malaise – contribua à les lier, car portant le même prénom que lui, il a une certaine classe (dans le roman, cet Octave gommeux sera d’une élégance excessive), il est le fils d’un industriel de la cravate dont la famille passe les étés à Cabourg dans leur Villa des Cerises.

Ce garçon à peine sorti de l’adolescence est donc assis à côté de Proust dans la grande salle de l’ancien casino le soir de cette séance de cinématographie en ce mois de septembre 1908 à Cabourg. Proust est un homme du monde (il a trente-sept ans, s’habille sur les boulevards – «J’ai commandé au Carnaval de Venise un répertoire de vêtements», a-t-il écrit à Henry Bernstein en juillet –, toujours vêtu en gris perle, costume, chapeau, pardessus de vigogne, sauf ses gants de peau blancs rayés de noir, bottines vernies, pointues, à boutons), mais il n’est pas encore un romancier connu. Seule son amie Mme Straus, avertie par lui de son ambition, lui a donné en janvier (achetés chez Kirby, Beard & Cie, au coin des rues Auber et Scribe près de l’Opéra) cinq carnets recouverts de toile grise, chacun orné d’une figurine masculine différente dans lesquels il a commencé à rédiger des notes préparatoires, jolis carnets (255 × 65 mm) qui auront déclenché le passage décisif de l’écriture à la littérature, passage qui le mènera à terme à la mort. Il a écrit à Mme Straus, veuve de Bizet: «Je voudrais me mettre à un travail assez long»; c’est le moment où (la rédaction de Jean Santeuil abandonnée depuis 1899) il va s’atteler à ce grand chantier que sera À la recherche du temps perdu («cette photographie gigantesque», écrira Brassaï dans Proust sous l’emprise de la photographie en 1997, Brassaï qui pousse le bouchon, amplifiant cet attrait de la photo qu’aurait ressenti Proust; «le panorama [qui] s’est déroulé circulairement», écrivit en son temps, en 1928, son ami et admirateur Léon Pierre-Quint, Le temps retrouvé paru, l’œuvre complétée).

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