Rétroviseur

La peur et le goût de la mort

Les livres, comme les êtres qui nous ont marqués jadis, lorsque nous nous cherchions passionnément, le temps peu à peu les efface. Nous ne leur tournons pas consciemment le dos ni n’osons leur reprocher ceci ou cela, mais nous nous éloignons de ce qu’ils nous ont donné, comme si nous avions plus ou moins honte d’avoir tant reçu d’eux ou que nous voulions échapper à la part de nous-mêmes qu’ils nous ont révélée. C’est ainsi que je n’ai jamais relu Bernanos, auquel j’avais pourtant consacré trois ans de ma vie et un livre à l’époque où la plupart de mes contemporains débarquaient à Paris pour y apprendre à lire, à écrire et à penser avec les maîtres de la «French Theory». Je ne me suis jamais vraiment étonné d’un tel anachronisme, semblable à celui de Rodolphe Duguay qui, au début du siècle, vient à Paris étudier l’art du paysage au moment où le paysage s’évanouit dans l’abstraction des lignes et des couleurs.

Que cherchais-je donc dans Bernanos, alors que la France sortait à peine de sa révolution avortée de Mai 68, congédiait le général de Gaulle, décrétait la mort de l’auteur et l’interdiction d’interdire? D’abord attiré par le polémiste qui analysait et dénonçait toutes les formes de violence qui pourrissaient l’Europe, du fascisme au totalitarisme en passant par la lâcheté de la bourgeoisie, qu’elle soit de gauche ou de droite, je m’étais tourné peu à peu vers le romancier qui ne se détournait pas complètement des batailles de l’essay­iste, mais trouvait désormais ses armes les plus efficaces dans la vie quotidienne telle que vécue par ses héros de la paix que sont les pauvres et les saints. Pendant trois ans, j’aurai appris de Bernanos à démêler le réel et l’imaginaire, à me méfier des mots et des idées qui ne s’enracinent pas dans la durée, dans l’amour du temps, mais cela ne m’aura pas empêché de croire, comme mon époque, à la valeur absolue du langage, à l’autonomie de l’œuvre, etc. Le vaccin bernanosien contre l’imposture de l’auto-engendrement aura mis du temps à agir, il aura fallu que «le mensonge romantique» se brise contre «la vérité romanesque» pour que j’aperçoive à nouveau ce que je cherchais dans Bernanos, à savoir «que les grands romanciers, comme l’écrit René Girard, traversent l’espace littéraire que définit Maurice Blanchot mais ils n’y demeurent pas. Ils s’élancent au-delà de cet espace vers l’infini d’une mort libératrice.»

Je n’ai pas relu Bernanos mais le retrouve ici et là sur ma route au hasard des questions que je me pose depuis quelques années, comme celles de l’engagement social et des abus de pouvoir, et des lectures qui balisent ma route, comme celles de Girard, P. Vadeboncœur, G. Roy, H. Broch et S. Weil. Quand Liberté m’a invité à relire Les grands cimetières sous la lune, qui est encore d’actualité quatre-vingts ans plus tard, je me suis réjoui que certains intellectuels et écrivains redécouvrent Bernanos à travers ses essais et écrits de combats, comme Lydie Salvayre dans son roman Pas pleurer, tout en souhaitant qu’on relise ses romans sans lesquels les saintes colères et les analyses les plus lucides, si nécessaires soient-elles, ne peuvent répondre à la seule question qui traverse toute son œuvre: d’où vient le mal, comment peut-on en venir à tuer, à massacrer les pauvres, les paysans, les petites gens qu’on prétend libérer de ceux qui les oppressent ou protéger de ceux qui les libèrent? Comment expliquer les guerres passées et actuelles, les massacres de la Syrie, de Gaza, la folie sanguinaire de l’État islamique?

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