Critique – Cinéma

«Liberté pour nous aussi!»

Regarder autrement la grève de 2012.

Cet automne dans la salle Norman McLaren de la Cinémathèque québécoise, le groupe Épopée présentait Fraction, une installation composée de trois films projetés simultanément sur trois écrans différents. Il faut contourner le premier qui projette Insurgence pour voir, à son revers, Rupture et, lui faisant face et fermant l’espace, Contrepoint. On peut s’asseoir ou circuler entre les écrans, mais on n’échappe pas à la circulation sonore qui raccorde entre elles les différentes temporalités des films.

Insurgence a été tourné pendant la grève de 2012 au plus proche des affrontements entre les manifestants et la police; pas de commentaire, que les images et le bruit brut du front batailleur et vital de la multitude en marche, captés de février à août 2012. Rupture rassemble des entrevues avec des personnes activement engagées dans ce mouvement et ses suites en 2015. Leur parole est interrompue à plusieurs reprises par des solos musicaux qui la scandent et composent Contrepoint. Chacun des interludes est une improvisation instrumentale dont la ligne solitaire contraste avec le brouhaha que les instruments contribuaient alors à rythmer. Cette découpe est poignante comme la réminiscence intime d’une musique collective. De leurs côtés, les images de Rupture tranchent par leur clarté et leur calme sur l’agitation des rues d’Insurgence, qui se joue dans leur dos, mais ne s’en séparent pas. Les trois temps composent ainsi Fraction, indissociablement, en une immersion bouleversante où s’entrechoquent le bruit de l’action et la parole offerte à ses retombées.

Il y a la longue nuit agitée d’Insurgence, qui se démultiplie, sans autre parole que les cris, les adresses aux policiers, les slogans et les pancartes de la foule en marche. Rien de «bon enfant» ici, plutôt une force collective et son élan souvent joyeux, mais prêt à s’armer pour se défendre et riposter… Car la menace sourd, héliportée, à cheval ou à pied. Elle éclate en bruits assourdissants, grenades, balles, matraques des polices sur leurs boucliers noirs et plus souvent sur ceux et celles qui les affrontent. On reconnaît les rues, les scènes qui ont marqué le temps étiré – de l’hiver à l’été – que ces marches ont tenu. Le recul de l’hiver se lit sur les corps qui se découvrent, jusqu’aux tout nus et à la force imparable de leur vulnérabilité assumée, jusqu’aux bornes à incendie libérées, leurs eaux inondant la rue Saint-Denis et ses terrasses bien cordées. Mais brouillard et crachin tardifs contrarient l’avancée du printemps: surgissent les images de Victoriaville, le siège inversé du Parti libéral, glaçantes et dangereuses.

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