Critique – Littérature

Élire l’avenir

Le dernier roman de Chloé Delaume permet de relire Houellebecq.

La lecture, à sa sortie en août dernier, des Sorcières de la République de Chloé Delaume a tout de suite rappelé à mon esprit le Soumission de Houellebecq, paru, on s’en souviendra, la journée même où les bureaux de Charlie Hebdo furent attaqués, le 7 janvier 2015. Les deux textes évoquent un futur proche (2017 pour Delaume, 2022 pour Houellebecq) où la voie démocratique et l’appareil politique ont servi au changement radical de la société française. Alors que, de nos jours, le citoyen lambda se pose en spectateur de la mauvaise pièce que nous proposent les politiciens, Delaume et Houellebecq font du processus électoral et de la prise légitime du pouvoir le seul moyen envisagé pour transformer la société. Et c’est chose rare dans les romans d’anticipation.

Après avoir passé les vingt dernières années à s’inventer par l’écriture, Chloé Delaume délaisse ici l’autofiction tout en gardant intacte la conviction que «dire, c’est faire», que les mots ont, comme des formules magiques, le pouvoir de produire, dans le réel, des effets. Prenant pour cadre un procès intenté, en 2062, à celle nommée la Sibylle, Les sorcières de la République revient sur les atrocités commises après la prise de pouvoir du Parti du Cercle en 2017. Du box des accusés, la Sibylle raconte à son jury de 90 000 personnes réunies dans l’ancien Stade de France la montée au pouvoir des femmes au milieu des années 2010. Par la magie, les déesses grecques rejetées de l’Olympe (Héra, Aphrodite et leurs consœurs) ont éveillé les femmes à la violence symbolique et structurelle dont elles sont depuis toujours les victimes. Élu aux présidentielles de 2017, leur parti récrit les lois en faveur d’une égalité réelle, mais il ne réussira pas à canaliser la hargne des femmes maintenant maîtresses de leur destin et surtout devenues conscientes de leur soumission, et de l’écrasement systé­mique qu’elles ont subi: «Une fois qu’elles avaient sauté hors de leurs chaînes, nombre d’entre elles s’en sont saisies pour se fabriquer des nunchakus. Elles ne voulaient pas que l’ennemi leur échappe.» La violence contenue depuis des siècles dans leur corps et leur inconscient ne demande qu’à s’échapper. La soupape lâche et la vengeance s’exprime dans toute sa beauté tragique.

Toujours occupé à porter jusqu’à leur conclusion logique les tendances latentes du réel, Michel Houellebecq s’attarde, dans Soumission, précisément à ce qui est dénoncé par les femmes chez Delaume. Le mélange de machisme structurel et d’indifférence existentielle qui définit, selon Houellebecq, le Français typique, ouvre la voie, après des négociations avec le Parti socialiste et l’UMP, à l’élection de la Fraternité musulmane à la présidence française en 2022. Ni l’immigration ni la «dilution de l’identité française» ne sont ici mises en cause dans la portée au pouvoir d’un parti islamique (qui n’est d’ailleurs jamais présentée comme une mauvaise nouvelle); cette élection est dans l’ordre des choses, l’islam offrant, à tout le moins aux Français (notez ici le masculin), la possibilité d’être entouré de femmes à leur service, seule manière pour eux, et selon eux, de conserver une apparence d’autorité et de réussite.

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