Dossier

Éloge de la catastrophe

Ce que nous annonce le vent.

Dans mes cauchemars, la catastrophe est un groupement organisé de vers qui bouge sur son socle, se dévisse, décolle et tournoie avant de retomber lourdement. Au grand jour, la naturelle, la plus familière des sauvages, celle qui, survenant, emporte tout sur son passage, hommes, couleurs, si bien que l’on confond ciel et terre (va savoir, essayez donc de différencier le faux du vrai en de telles circonstances), vient troubler la syntaxe du monde, jusqu’à créer de nouvelles langues, de nouveaux continents. Elle scande ce qu’on croyait la fin pour battre avec fracas les premières mesures de ce qui ne finira jamais. La cata condamne à la déchéance ce que la strophe fait se retourner pour mieux recommencer.

Un soir, une micro tornade s’est abattue sur notre chalet des Laurentides, coupant la tête aux grands conifères qui vinrent ensuite percer le toit de bardeaux refait le mois précédent, faisant voler Popo et Croco, les gonflables des enfants (perdus à jamais), de même que le canot (arrêté par la haie de cèdres) et la chaloupe d’aluminium (arrêtée par la devanture du chalet), drôle de chasse-galerie pendant laquelle il n’y avait rien à faire, même pas regarder puisqu’on n’y voyait goutte. Mais je me souviens parfaitement du bruit de ce qu’il est insuffisant d’appeler le vent, c’était autre chose, de vivant comme peut l’être dans notre imaginaire Moby Dick, le monstre du Loch Ness ou le calmar colossal, dont il paraît qu’il peut mesurer jusqu’à quatorze mètres (Wikipédia précise que seules des femelles ont été vues, les mâles sont, paraît-il, méfiants et vivent dans les profondeurs). La micro tornade dont il est question, pas très sévère, mais quand même impressionnante pour qui y assistait depuis les pre­mières loges, venait comme toutes ses semblables des profondeurs liquides du ventre du monde, la pluie coupait court à toute réplique et être humain était parfaitement hors propos. Après coup, je pense que, pendant trente-trois secondes, j’ai senti qu’en bon mort-vivant, le monde ne respire pas. Mais il agit, s’agite. La catastrophe confirme et souscrit sa réalité. Son existence est confirmée, célébrée par la catastrophe, qui le fait exister en le scarifiant. Que peut-on espérer de plus qu’un surplus de réalité?

Je me souviens du goût qu’avait la peur dans ma gorge, chacun subissait la sienne, tous à la maison ne se souviennent sans doute pas que j’ai crié, quand la tempête atteignait le plus fort et couvrait ma voix devenue folle, les arbres vont être déracinés, ce à quoi une voix d’homme a répondu, impossible, et il avait raison, un arbre n’est pas un oiseau ou un chat, il ne s’envole pas, n’est pas emporté par le vent s’il ne se cache pas sous le chalet ou au milieu de la forêt, à quoi bon courir, sauf qu’on ne déracine pas si facilement un arbre. Les épinettes, qui comme les hommes, mais pour d’autres raisons, ont la tête trop lourde, ont juste cassé comme des allumettes, dont on ne se sert même pas du bois pour les fabriquer, et comme dans une stupide fable de La Fontaine, le lendemain matin les brins de mil devant l’arbre fauché se dressaient fièrement sous la pluie. Nous étions impressionnés, et moi qui aime le désordre, j’étais contente qu’il soit tout à coup impensable de tondre la pelouse trop longue, devenue accessoire. Il y a maintenant pour nous au chalet un référent absolu: tel événement est-il arrivé avant ou après la tempête?

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