Dossier

La nécessité du progrès

Le cours de nos rêves, de l’illusion à l’abîme.

Le passé radieux a fait de brillantes promesses à l’avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j’emploierai forcément la méthode naturelle, en rétrogradant jusque chez les sauvages, afin qu’ils me donnent des leçons.

— Isidore Ducasse

Depuis combien de temps vivons-nous dans l’illusion du progrès? La modernité, propulsée par les puissantes horloges mécanistes de la révolution copernicienne, a fait du progrès son cheval de Troie pour envahir une nature devenue animal-machine, et ultimement des villes peuplées de machines désirantes dont les contacts binaires ne sont plus producteurs de désirs, mais fantômes de ces désirs devenus vides de contact. Tandis que l’idée de bonheur fait son apparition dans la Déclaration des droits de l’État de Virginie en 1776, c’est Saint-Just qui en fera une idée neuve en Europe. Une société ainsi guidée par le progrès accéderait nécessairement au bonheur, telle était l’illusion à laquelle la société capitaliste naissante allait sacrifier l’essentiel de son temps.

Occultant ainsi la part d’ombre, le noir absolu dans lequel prend racine l’inaccaparable partie de notre esprit qui cherche à s’échapper des griffes du temps, nous nous sommes laissés domestiquer jusqu’à perdre tout contact avec cette nature qui tombait sous les marteaux du progrès. C’est ce qu’a si justement décrit Annie Le Brun dans son essai Si rien avait une forme, ce serait cela:

Occultation dont le résultat aura été de brouiller inextricablement préoccupations, hantises et espoirs d’un monde comme jamais en quête de sens. Elle constitue même la tache aveugle des tensions majeures qui vont traverser le xixe siècle. C’est elle qui lui donne son définitif ciel d’orage comme son rationalisme échevelé, ses bruits d’ossements qui ne peuvent tenir en place en même temps que sa fureur utopique, enfin son allure de monde en partance attaché à la roue du Progrès.»

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