Dossier

Avancez en arrière!

Comment en sommes-nous venus à célébrer le progrès tout en craignant la fin du monde? D’une part, nous ne cessons de nous extasier devant nos avancées technologiques, devant l’expansion de notre ouverture d’esprit – puisque jamais auparavant nous n’avons aussi bien accueilli l’altérité, ou encore fait preuve d’autant de compassion – et d’autre part, nous ne cessons de faire le décompte des catastrophes tantôt écologiques, tantôt écono­miques, tantôt humanitaires qui nous accablent.

C’est en retournant la question dans ma tête que je me suis souvenu d’un article sur la classe moyenne, lu je ne sais où, je ne sais quand, dans lequel des hommes et des femmes interrogés sur la façon dont ils envisageaient l’avenir de leurs enfants s’avéraient incapables de l’imaginer radieux. N’ayant pas retrouvé le texte, je le relate de mémoire, mais le journaliste précisait que les études similaires effectuées au cours des années 1950, 1960 et 1970 avaient un tout autre son de cloche. La progéniture, c’était alors entendu, se révélerait, une fois adulte, gorgée de bonne fortune. À n’en pas douter, elle en coulerait, des jours heureux, la chanceuse.

Le plus fascinant dans ce texte-là était la résignation des interviewés. Non seulement le pire approchait à grands pas, mais, vraisemblablement, à l’instar du progrès, on ne l’arrêterait pas. Aucun d’eux ne concevait, c’était flagrant, son mode de vie, son travail, ses efforts ou même son désarroi comme une façon de contribuer à la suite du monde. Ils semblaient, pour la plupart, convaincus du contraire. Pourtant, s’arracher à leur mode de vie afin d’imaginer une autre voie, un autre avenir, leur apparaissait inenvisageable.

La catastrophe, telle que nous l’abordons dans le présent dossier, prend ainsi forme à même ce fatalisme, à même cette humanité incapable de se sentir liée à un passé, c’est-à-dire à un héritage avec lequel entretenir un dialogue, afin de l’inven­torier, de l’accepter, ou de le refuser, etc. Comment alors se projeter d’une façon un tant soit peu concrète dans l’avenir? Englués dans un incessant présent où les événements s’empilent, sans ordre et sans finalité, comment s’étonner si nous ne sommes plus en mesure de nous concevoir, de nous représenter, comme un ensemble, hétérogène certes, mais capables de faire preuve d’une certaine cohérence, c’est-à-dire une force politique, une capacité à donner forme et sens à nos vies, tout comme au lieu où celles-ci se déroulent.

Cette incapacité à nous percevoir autrement qu’en un amoncellement d’individus isolés les uns des autres – «une gang de tu-seuls ensemble» pour reprendre la formule de Michel Tremblay – participe également de la catastrophe contemporaine telle qu’elle ne cesse de se déployer, de jour comme de nuit, avec notre consentement. Que faire, si ce n’est se demander, une fois de temps en temps et plus ou moins timidement: qu’est-ce qu’on peut faire? Notre débâcle contemporaine est sans doute tout entière contenue dans cette question qui, plus que n’importe quelle autre, incarne le renoncement à notre responsabilité envers l’état du monde et la forme que nous lui conférons.

Quand une démission de cet ordre-là se met en place, toutes circonstances, tout événement, comme je le disais plus haut, cessent pour de bon de découler de nos actes ou de nos maladresses pour nous tomber dessus au petit bonheur la (mal)chance. Il n’y a dès lors rien d’autre à faire hormis de vaguement tenter de les circonscrire. La catastrophe n’est ainsi plus considérée comme un point limite, car dans un monde aveuglé par le fantasme d’une croissance économique infinie, la notion même de limite se révèle, selon les jours, liberticide ou irréelle ou fasciste. La catastrophe, tout événement en fait, est ainsi devenu illisible, c’est-à-dire qu’il nous est impossible d’en dégager du sens. Il ne reste plus alors qu’à la gérer (idéalement en blâmant un conducteur de locomotive paresseux ou un banquier véreux) tout en espérant qu’elle passe au plus vite, qu’elle sorte enfin de notre champ de vision et même, avec un peu de chance, de notre conscience.

De gestion de crise en gestion de crise, nous avançons en arrière. Je n’entends bien sûr pas par là que nous nous réfugions ainsi dans le passé, mais bien que nous nous enfonçons, comme je le disais, dans un refus de concevoir le monde comme découlant d’une histoire collective, le résultant de luttes, de décisions, d’impulsions, de compromis et d’états de grâce d’ordre politique, anthropologique ou culturel. Or, une telle régression nous prive d’un pouvoir essentiel, soit celui de se savoir collectivement responsables de la suite du monde. Et cet oubli, sans mauvais jeu de mot, est catastrophique.

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