C’est fucked up ce qui peut se passer sur une scène

Le théâtre comme moment de vérité.

En mars prochain, je jouerai au théâtre une adaptation monologuée de La vie littéraire. Tout a commencé lorsque Christian Lapointe, qui avait mis en scène Vu d’ici en 2008, m’a téléphoné pour me signifier son intérêt à mettre en scène le livre. Lorsqu’il m’a dit qu’il envisageait qu’un homme interprète le texte pourtant au féminin, j’ai émis des réserves. La question du genre serait forcément mise de l’avant, alors qu’elle ne me semblait pas particulièrement centrale. L’idée que moi, l’auteur, joue mon propre texte constitue une sorte de compromis qui a tout de suite emballé Lapointe. Que je n’aie jamais reçu de formation en théâtre lui plaisait, il n’aurait pas à faire le travail de désapprentissage qu’il doit faire avec les acteurs diplômés. L’idée de jouer me plaisait aussi, je m’étais rendu compte que mon expérience d’autodidacte avait ses limites. J’ai en effet appris à lire dans les bars des textes punchés, ironiques, garrochés rapidement pour aller chercher l’attention d’un public souvent éméché, souvent inattentif. Mais une fois cette attention obtenue, je ne sais pas trop quoi faire, sinon continuer à pousser pour faire rire et à lancer des punchs, mais comme dans le vide. J’admire profondément pour cette raison la poète Marjolaine Beauchamp qui, en trois minutes, peut prendre une salle incontrôlable par la main, la faire taire et l’amener sur un territoire d’émotion intense et fragile. C’est ce registre émotionnel qui manquait à mes lectures et que j’espérais atteindre à travers cette expérience.

Je pense que j’y arrive. Mais par un chemin complètement différent de ce que j’avais imaginé. Parce que les émotions nous apparaissent au théâtre sous un angle complètement étranger.

Après avoir suivi une formation d’une semaine avec Lapointe à Québec en juin dernier, je suis retourné chez moi avec la tâche d’apprendre par cœur des dizaines de pages de texte. Travail plutôt ennuyant pour un auteur dont l’activité est de pratiquer chaque jour le geste différent plutôt que la répétition. Mais le texte a fini par rentrer. Plusieurs dizaines de minutes durant lesquelles j’ai appris à réciter sans problème, en pédalant parfois, mais sans jamais assez déraper pour me perdre dans le fil du monologue. C’est en retournant à la Maison de la littérature de Québec pour une deuxième résidence que la question étrange des émotions est apparue. Interprétant pour la première fois le texte de l’adaptation dans son entièreté devant Lapointe et Simon Dumas, coproducteur du spectacle, mon texte a comme pris tout seul et pour la première fois son propre élan devant eux, à un point tel que vers la fin j’ai été assailli par quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant en lisant des textes en public. Cette fille qui s’exprimait dans le texte depuis le début du monologue, elle a compris par elle-même vers la fin de ma performance la raison pour laquelle elle parlait. Et je me suis senti submergé par un trop-plein d’émotions, presque incapable de parler, de continuer. Pour être capable de terminer la performance, j’ai dû tout tuer. Tuer l’émotion, tuer ce qui se produisait à travers moi, tuer ce texte qui me jouait pour pouvoir reprendre le contrôle de la performance. Cet événement étrange s’est reproduit plusieurs fois en plusieurs endroits différents en répétition au cours de cette résidence, sans que j’arrive jamais à saisir de quelle nature était cette chose qui se produisait en moi. Plus étrange encore, ces moments où j’ai été submergé d’émotions, je ne les ai pas toujours revécus ensuite, mais ils se sont pour ainsi dire déposés dans ma voix, de sorte que, m’a-t-on dit, ils paraissent plus justes aux spectateurs qui assistent à la performance lorsque la voix les réactive, sans qu’il se produise pourtant rien à l’intérieur, que lorsque moi-même je les ai vécus pour la première fois. Parce que le spectacle n’est pas alors celui d’un acteur perdant pied sur scène, mais accompagnant les spectateurs dans l’émotion du texte en vertu du contrôle qu’il a sur lui-même. Les spectateurs acceptent alors de se faire prendre par la main.

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