Critique – Cinéma

Une fin de soi

Jackie expose le corps en crise de la première dame.

«Dans la vie, l’orgasme ou l’ennui peuvent nous faire basculer dans la folie. Mais comment dépeindre sur un écran qu’une femme peut devenir folle parce qu’elle est restée seule trente secondes?» Ces mots de John Cassavetes – qui commentait alors l’interprétation magnifique de Gena Rowlands dans A Woman Under the Influence (1974) – pourraient illustrer l’ensemble de la carrière de l’actrice, qui a joué tour à tour une mère de famille névrosée dans A Woman Under the Influence, une histrionique troublée dans Opening Night, une épouse hyperémotive dans Love Streams et une dérangée violente, presque bur­lesque, dans Minnie and Moskowitz. Rowlands, qui a porté tout au long de sa carrière les multiples visages de l’aliénation au féminin, a su mettre en scène mieux que quiconque cette perte d’équilibre, cette folie subtile qui s’affiche plutôt dans le rictus fragile que dans la grande crise. Plus largement, cette représentation d’un esprit tourmenté, prêt à tout moment à basculer, pourrait s’appliquer à une longue tradition d’actrices ayant incarné au cinéma des femmes fragiles, perdues, troublées, de Charlotte Gainsbourg à Isabelle Huppert, en passant par Catherine Deneuve et Natalie Portman.

Le long-métrage Jackie, premier film réalisé en territoire américain par le Chilien Pablo Larraín, unanimement acclamé par la critique cette année, s’inscrit donc dans une certaine tradition cinématographique et montre une femme au bord de la crise, alors qu’elle passe soudainement de première dame à première veuve. Personnifiée par Natalie Portman, l’épouse du président Kennedy y est présentée sur une ligne du temps fracturée, à travers un assemblage en spirale de quelques scènes-clés entourant l’assassinat de son mari. C’est une histoire qu’on aime se raconter depuis cinquante ans, et dont le spectateur arrive rapidement à rétablir la chronologie: le vol vers Dallas, la parade, l’assermentation de Lyndon B. Johnson, l’hôpital, l’enterrement. L’histoire officielle rejoint l’imaginaire populaire.

Le film de Larraín dresse un portrait hypnotisant du personnage, véritable icône glamour du xxe siècle, qui semble tanguer constamment entre l’équilibre et la crise. Jackie Kennedy y apparaît comme un alliage complexe de colère, de confusion, d’impassibilité et de douleur. Portman nous montre avec grand talent un chaos contrôlé, comme une roche lancée au milieu d’un pare-brise qui, plutôt que de le faire voler en éclats, provoquerait une mince fissure. D’où ce problème spécifique: comment, dans une économie narrative qui se nourrit de la performance, des gestes, des paroles et des intentions, qui repose avant toute chose sur l’expression physique, l’actrice de cinéma peut-elle arriver à imposer l’évidence sèche et brutale d’une femme au bord de la crise de nerfs? Dans cette optique, comment le spectateur peut-il reconnaître un corps fou à l’écran? Quel type de jeu donne ainsi à voir la faille, la cassure mentale?

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