Critique – Littérature

La vie dans les formes

Marielle Macé fait de la défense du style un combat politique.

Dans une prose subtile, Marielle Macé épouse avec souplesse les contours de son objet et dessine une sorte de cartographie de la notion de style, celle-ci se déclinant, au carrefour de l’anthropologie, de la sociologie, de l’art et de la philosophie, tantôt comme façon d’être, manière de vivre; tantôt comme marqueur de distinction sociale; tantôt comme une exigence ascétique par laquelle une vie cherche à devenir œuvre; tantôt comme un processus d’individuation où s’entrevoit une conception nouvelle de la subjectivité. Brassant de multiples références, de Simondon à Bourdieu, de Baudelaire à Foucault, de Nietzsche à Barthes et Agamben, Macé réussit à nous convaincre de la centralité des idées de style et de «formes de vie» dans la pensée contemporaine et de l’acuité des questions et des débats entourant la vie dans ses formes. Car, en effet, «dans ses formes, la vie se débat», comme le formule l’auteure, soulignant à quel point il y va ici, sous l’idée de style, d’un combat pour la vitalité et la singularité des existences.

Parler de style engagerait toujours, selon Macé, une certaine conception de ce qui «vaut la peine», de ce à quoi l’on tient pour vivre. Par-delà son acception plus strictement esthétique et sa connotation vaguement luxueuse, le mot «style» cherche ainsi à nommer le lieu d’un partage des modalités d’être et la nécessité des disputes, des luttes pour la survie de certaines valeurs engagées dans des manières concrètes de vivre. Délibérément très inclusive dans son emploi des notions (les expressions de «style» et de «forme de vie», mais aussi de rythme, de manière, de «comment», étant employées de façon à peu près indifférenciées), Macé laisse une certaine idée du vivre-ensemble et de la démo­cratie courir en filigrane de cette réflexion sans jamais cependant aborder de front les questionnements politiques qui se trouvent soulevés au passage. On en sera d’autant plus étonnés qu’une réflexion politique semble annoncée par ce sous-titre aux accents agambeniens («critique de nos formes de vie»), ambition que vient appuyer encore davantage le bandeau rouge qui sangle l’ouvrage, sur lequel on peut lire: «Nuit debout, Occupy Wall Street, Indignés: à quoi tenir». Or, c’est à peine si ces événements sont considérés dans ce livre. Pour ne pas lui tenir rigueur de cette promesse non tenue, il faudra plutôt considérer son travail comme un vaste tour d’horizon, comme une sorte de prolégomènes à la «critique» annoncée dans le paratexte…

Partant de Pasolini, pour lequel le style a la violence d’une passion («J’ai une idée de style – un stylet – plantée dans le cœur», écrit-il), Macé propose d’envisager une «stylistique de l’existence» qui plante d’emblée le style au cœur des affaires humaines. Le compagnonnage du poète et cinéaste italien, dont le travail esthétique est indissociable d’une pensée cri­tique et politique, permet dès l’abord d’associer le souci des formes à une attention aux forces qui tantôt orientent, tantôt écrasent la vie. À l’heure où le management généralisé prétend dicter notre style de vie, imprimer sa marque et son rythme sur nos existences et sur nos identités, l’idée du style est saisie par Macé comme un lieu de résistance qu’il s’agit précisément de ne pas abandonner à ces ennemis. Ainsi, «la conscience de ce que toute vie est consubstantielle à son “comment”» permet-elle d’apercevoir que «toute singularité compte, car elle peut être l’amorce d’un possible de la vie».

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