Dossier

Les fous du roi dans un monde de pions

Heurs et malheurs d’une figure méconnue.

Dans un de ses contes célèbres, Les Habits neufs de l’empereur, paru en 1837, Hans Christian Andersen raconte l’histoire d’un empereur qui, du genre à aimer se pavaner devant son miroir, se laisse berner par deux faux tisserands, auxquels il donne argent, soie et or pour se faire tailler des habits bien spéciaux. Tissés dans une étoffe extraordinaire, ces habits «avaient la merveilleuse propriété d’être invisibles pour quiconque n’était bon à rien dans son emploi ou encore était d’une bêtise inadmissible». La belle affaire. Travaillant sur des métiers vides, taillant dans l’air et cousant dans le rien, l’œuvre des deux escrocs suscita l’admiration générale, chacun craignant de passer pour un sot ou un incapable s’il ne pouvait constater l’admirable éclat de ces précieux costumes.

Tout le monde connaît la fin de l’histoire. L’empereur se couvrit de vêtements qui n’existaient pas et s’en alla défiler devant le peuple, qui tomba à son tour en pâmoison. Le succès eut été total si un petit enfant n’avait dit: «Mais voyons, il n’a rien sur lui!», expression que la foule reprit finalement en criant. Même s’il lui semblait que ces gens avaient raison, l’empereur se résigna pourtant à parader jusqu’au bout. «Et les chambellans allèrent, portant la traîne qui n’existait pas», conclut Andersen.

Le propos du petit garçon est le plus souvent traduit par «le roi est nu», expression devenue célèbre. Quand il apparaît dans sa plus simple expression, libéré de ses vêtements d’apparat et du faste cérémonial, le roi semble alors bien petit, à hauteur d’homme, usé, dépassé, condamné. Oh, bien sûr, il existe encore, çà et là, des Stephen Harper cherchant à faire briller l’éclat suranné de la royauté, mais, globalement, le pouvoir structurant de celle-ci, sa capacité à dessiner les contours du monde, est très largement derrière elle. Étrange période que la nôtre, pourtant, qui voit se multiplier les fous du roi, alors même que «le roi se meurt», comme l’a écrit Ionesco. Pensons-y: l’ère de l’industrialisation de l’humour et de la production tous azimuts de blagues marque un moment intriguant, celui du passage du fou du roi aux fous sans roi. Cela mérite bien réflexion.

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