Dossier

Réenchanter Drummondville

La poésie subversive des Trois Accords.

Il y a exactement dix ans, une chanson accapara d’une manière aussi inattendue qu’irrésistible les ondes des radios populaires, celles-là mêmes qu’à l’époque déjà j’ignorais avec beaucoup d’acharnement, autant dire que j’aurais très bien pu passer à côté. C’était une chanson plutôt accrocheuse, vaguement punk, assez foutraque, chantée avec un accent québécois exagérément nonchalant, quelque chose qui sonnait comme une grosse blague. Cet été-là, il y eut une fête de famille dans la maison de ma tante à Loretteville, et à un certain moment, dans le garage attenant, son fils (mon cousin, qui avait sans doute vers les quatorze ans), ainsi qu’une poignée de ses amis du voisinage, se mirent à écouter cette chanson en boucle, une bonne dizaine de fois, le temps de transformer une ritournelle à peu près sympathique en instrument de torture mentale doublé d’un insupportable ver d’oreille. Cette chanson, c’était Hawaïenne.

Hawaïenne
J’aurais voulu que tu sois Hawaïenne
Pour que tu grimpes en haut des cocotiers
Nous n’aurions plus besoin du laitier

Ainsi de suite (on apprend que ladite non-Hawaïenne est en fait Poméranienne), jusqu’à une nouvelle répétition du premier couplet en mode faux death metal, où l’injonction est aggravée en «J’aurais voulu que tu soyes Hawaïenne»; soyes, donc, placé là exprès pour sonner incorrect à nos fines oreilles. Le groupe, après tout, a pour nom Les Trois Accords, définition du punk par ses détracteurs même. On infère de ce choix de nom que Les Trois Accords ne se prennent pas terriblement au sérieux. Ils ont dû être les premiers surpris de l’improbable succès populaire obtenu dès leur disque inaugural.

Quant à moi, j’avais surtout contracté l’envie de ne plus jamais, jamais entendre Hawaïenne, ses jupes en osier, ses frites juliennes. De retour à Montréal en Allo-Stop, je croisais les doigts dans l’espoir qu’à la radio commerciale, inévitablement syntonisée par mon chauffeur en Jetta, on se fût comme moi lassé prématurément de l’inécoutable rengaine. Mais Hawaïenne revenait en ondes, plus déplaisante que jamais, réclamée obstinément par une horde toujours grandissante de jeunes auditeurs, et nous étions encore bien loin du métro Crémazie.

Les Trois Accords, bien entendu, n’avaient pas absolument besoin de mon aval; leurs chansons se succédaient à la radio, leurs vidéoclips passaient à la télé. J’eus connaissance de ce dernier fait une nuit où, insomniaque et désœuvré, je zappais sans grand enthousiasme l’offre câblée qui occupait la télévision de mes parents à Lac-Beauport. À MusiquePlus, je tombai sur mes cinq vingtenaires en accoutrement de pêche, pilotant chacun son canot à moteur, entonnant avec fougue un

Jour après jour après jour après jour
Après jour après jour
Je répète les mêmes mots:
S’il te plaît, ne t’en va pas!


J’avais beau vouloir, je ne parvenais pas à vraiment détester Les Trois Accords. On ne peut haïr qui se prend aussi peu au sérieux; et la candeur de ce «S’il te plaît, ne t’en va pas» me paraissait éminemment salutaire en comparaison de la boursouflure qui caractérise la chanson francophone quand elle se pique de parler d’amour. N’est pas Jacques Brel qui veut; et les gerbes de pluie venues d’un pays où il ne pleut pas se transforment assez vite, à coup d’imitations et de sous-pastiches, en étés sur la plage les yeux dans l’eau.

Mais supplier l’être aimé de ne nous quitter point, c’est aussi dire tout simplement, comme Richard Desjardins dans la chanson éponyme, «Va-t’en pas». Desjardins, bien sûr, borde son impératif de fort poétiques «silences bondés / d’autobus tombés sur le dos». Or la plaidoirie demeure, brute et vitale, dans ce refrain sans chichis: «Va-t’en pas». Je ne sais pas si Les Trois Accords ont entendu l’album Tu m’aimes-tu (1990), où se trouve cette pièce, mais il me souvient que, pendant mes années de cégep, Desjardins était, en chanson québécoise, ce qui se pouvait écouter sans honte, entre amis.

Nous aussi, au cégep, avions formé un groupe pour rire. C’était un peu Les Trois Accords en version trash. Nous avons enregistré plusieurs cassettes, qui existent toutes (celles qui subsistent) en un seul exemplaire. J’hésite à en citer les titres, c’est un peu embarrassant. Reste qu’à la question fameuse de Zappa, « Does humor belong in music?», ma réponse est invariablement oui. Et de l’humour, il fallait bien que les membres des Trois Accords en possédassent un peu: le magazine satirique Croc avait fait de leur ville natale, Drummondville, l’endroit le plus ridicule du Québec, running-gag qui se perpétua (au grand dam des autorités locales) jusqu’à la mort du magazine en 1995.

Il est tentant de dire qu’entre les facéties de Croc et l’humour candide des Trois Accords, il y a quelque chose comme un air de famille.

Ma sympathie pour Les Trois Accords était aussi attisée par ma fréquentation passée d’une certaine musique punk, ou plus précisément skatepunk, de provenance surtout californienne, qui berça (puisque c’est ainsi n’est-ce pas que l’on traduit le verbe to rock) mes seize et dix-sept ans. Le skatepunk, que l’on pouvait apprécier sans nécessairement pratiquer le rouli-roulant, était cette musique à la fois rapide, musclée, mais aussi hautement mélodique (les harmonies composées n’y étaient pas rares). Le contenu, parfois politique, lorgnait vers l’anarchisme non sans une pincée d’anticléricalisme de bon aloi. Mais le skatepunk pouvait tout autant se fendre d’une bonne blague idiote, et, à travers Hawaïenne, j’entendais aussi les frasques de groupes tels que NOFX à qui l’on doit par exemple une pièce intitulée Please Play This Song on the Radio.

Au fond, qu’est-ce que le punk? C’est sans doute, entre autres choses, une façon de se réapproprier le cri de ralliement, mais à des fins contraires à celles de l’armée, de la police ou du camp scout. Quand les Sex Pistols scandent Anarchy in the UK, ça n’a rien d’introspectif, tout vise à intégrer de force l’auditeur à un intense désir collectif d’anarchie. Cet auditeur, ne serait-ce que l’espace d’une chanson, se sent appartenir à une société nouvelle, en contradiction parfois violente avec la société plus large dont il fait autrement partie.


On m’attrape facilement avec des chan­sons. J’ai du mal à ne pas fondre en larmes quand j’entends La chanson des vieux amants, ou bien quand Richard Des­jardins chante Nous aurons:

Nous aurons des corbeilles pleines
Des roses noires pour tuer la haine
Des territoires coulés dans nos veines
Et des amours qui valent la peine

Peut-être pour cette même raison, je me méfie. Je me tiens loin des refrains manipulateurs; j’ai la crainte qu’ils instillent en moi des sentiments médiocres, des jalousies inutiles, des mantras belliqueux.

Pourtant je me procurai un jour, presque honteux, le disque Dans mon corps, qui était déjà paru depuis quelques années et que j’écoutai aussitôt dans le secret de mon casque et l’anonymat des transports en commun. Les Trois Accords, depuis l’heureux temps d’Hawaïenne, étaient devenus bien plus que l’épiphénomène d’un été: c’était un membre en règle du vedettariat québécois, dont les productions trônaient en tête des palmarès dès leur sortie. J’allais chercher chez eux, je suppose, quelque chose comme un encanaillement, cette émotion forte que recherche parfois l’intellectuel au contact de la culture populaire, comme c’est le cas de certains amis et collègues s’entichant de films ou de séries télévisées en leur trouvant soudain toutes les qualités.

L’envie de revenir aux Trois Accords m’était certes devenue entêtante, mais faire le premier pas relevait pour moi d’une variété du pari pascalien, par lequel le mécréant choisit de croire en quelque chose d’indi­cible, eu égard qu’au pire, cet investissement ne lui rapportera qu’un peu de ridicule. Mais au mieux…

Ma première surprise fut de ne pas trouver l’humour railleur auquel je m’attendais. Les Trois Accords pastichent les formes, pra­tiquent la comédie, mais ne se moquent de personne. La chanson-titre met en scène une jeune fille attendant le garçon dont elle s’est entichée, et dont il est moins que certain qu’il se pointera réellement à la porte «à genoux les mains pleines d’un bouquet de lilas». Dans ce postulat légèrement ridicule, aggravé par le fait que c’est un homme qui chante, au je, les transports de l’adolescente, rien de condescendant ne transparaît. Bien au contraire, tout est empreint d’une tendresse inattendue, jusqu’à ce formidable euphémisme sur lequel tombe le refrain:

Dans mon corps
Dans mon corps de jeune fille
Dans mon corps de jeune fille
Il y a des changements

«Des changements», pas un mot de plus pour expliquer les affres de la puberté, les émotions nouvelles. «Des changements», mots qu’on dirait empruntés d’un guide du ministère de la Santé, et qui, hors contexte, transcendent le cliché qu’ils composent.

Cette folle empathie se poursuit tout au long du disque. On aurait attendu qu’une chanson intitulée Elle s’appelait Serge nous serve ce qu’en bon québécois on nommera des jokes de tapette (dont Rock et Belles Oreilles, par exemple, ne se fussent privés). Et pourtant on en est bien loin: tout dans cette chanson exsude le bonheur amoureux, en refuse du même souffle toute barrière. Le thème revient dans La lune, où le narrateur, sa bien-aimée partie quelques mois, se met à porter un à un les vêtements qu’elle a laissés, et encore dans Pull pastel, où l’amoureux cette fois n’hésite pas à se joindre au Cercle des fermières pour se rapprocher de la femme qu’il aime. Tous ces personnages sont peints d’une lumière avenante, leur bizarrerie étant précisément ce qui nous touche.

Ces chansons, et d’autres, scandées avec candeur et énergie, deviennent autant de cris de ralliement; et chacun, chantonnant «Mais je sais qu’elle s’appelait Serge / Avant de s’appeler Bianca», se met pour ainsi dire dans la peau d’un autre ou d’une autre, qu’il aurait autrement dénigré(e). Le titre Dans mon corps prend ici une signification souterraine, qui se lirait: «dans un corps». L’homophobe ordinaire devient amoureux d’un transgenre; le grand frère chante la peine amoureuse de sa petite sœur adolescente, et les garçons de tout acabit entonnent en chœur l’insidieux refrain:

Tant que les moutons produiront de la matière
Je tricoterai dans le Cercle des fermières

L’album Dans mon corps offre d’autres surprises. Une chanson décrit une nuit de la poésie d’une manière qu’on croirait empruntée aux descriptions de spectacles rock: «Je suais toute l’eau de mon corps / À la fin j’en voulais encore.» La surprise, ici, vient du fait que le cliché du demi-sous-sol bruyant et mal éclairé où se succèdent les poètes desservis par un micro ingrat se transforme en lieu de révélation lumineuse, de profonde prise de contact avec l’art. Et puis il y a ce Bureau du médecin, qui laisse apparaître peu à peu (mais sans la nommer) la maladie de son narrateur, suppliant son partenaire de lui faire penser à rien plutôt que devoir affronter ce qu’il sait être une mort prochaine:

Dis-moi, dis-moi que je suis beau
Que ma jaquette bleue
Fait ressortir mes yeux
Dans le bon sens du mot

Moi, j’étais à bord du 45 et j’avalais mes larmes.


On aurait pu croire qu’au fond, tout ça relevait de la simple provocation: trouver les sujets qui choquent, surfer sur la controverse, plein de stars font ça. Surtout quand le groupe a décidé d’intituler son disque suivant J’aime ta grand-mère. Et pourtant, dans ce nouvel album, la métamorphose amoureuse, déjà mise en scène avec Dans mon corps, est poussée jusqu’au stade paroxystique de la folie – de l’amour fou.

L’amour! Les chansons d’amour sont presque toujours tristes, elles révèlent les humeurs jalouses, les désirs frustrés, les échecs lamentables. Ou bien elles se limitent à la rencontre, comme si les choses devaient s’arrêter là. Ici, au contraire, l’apologie est faite, et sans réserve aucune, des «amoureux qui s’aiment». On dédie sa chanson à sa «personne préférée de tous les temps». La grand-mère du titre, c’est «la moitié que l’on garde pour le dessert». Et ainsi de suite.

Le vidéoclip nous montre qu’il n’y a pas de second degré dans J’aime ta grand-mère. Le sujet y est traité on ne peut plus sobrement, de façon très illustrative. L’humour est ailleurs, dans les détails qui «font vrai». Là est tout l’art des Trois Accords, cet humour niché dans la maladresse des mots que l’on prend pour dire ce qui nous dépasse, ce qui est plus grand que soi, et qui, malgré la maladresse, n’en demeure pas moins grand.

Plus que jamais dans la discographie des Trois Accords, l’amour est le thème principal, le fil rouge, la matière première. Un amour si omniprésent et si désintéressé qu’il devient «cette force cosmopolite, louche, sexuée, transgressant frontières et statuts sociaux» décrite par Alain Badiou dans son Éloge de l’amour. Cet amour dans lequel le philosophe voit un événement crucial et incommensurable, se rangeant résolument du côté de Platon: «Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie.»

L’amour, vraiment! Mais oui, l’amour, l’amour qui ne calcule pas, qui n’y comprend rien et qui avance tout de même. L’amour qui n’est pas non plus la foi aveugle en une force ineffable qui nous confondrait tout entier, mais au contraire une confiance merveilleuse accordée à un autre, un tout autre que soi. Un amour qui ne s’arrête pas à la rencontre, qui ne se délite pas sitôt les premières émotions consommées, mais qui s’obstine, qui s’installe dans la durée – jour après jour après jour après jour –, qui ne voit devant lui aucune échéance, sinon celle des empires.

Et si cette ode à l’amour fou était, en toute analyse, la chose la plus punk qu’aient jamais produite Les Trois Accords? Badiou (toujours) croit, et je pense qu’il a raison, que l’amour est profondément subversif aujourd’hui:

Parce qu’il est certain que rien de ce qui est désintéressé n’est à l’aise dans cette fureur [la fureur capitaliste]. Or l’amour, comme toute procédure de vérité, est essentiellement désintéressé: sa valeur ne réside qu’en lui-même, et cette valeur est au-delà des intérêts immédiats des deux individus qui y sont engagés.

Dans l’utopie des Amoureux qui s’aiment, le narrateur jure qu’il y aura:

Des costumes en ciel
Des oiseaux en page
Des roches en chandelle
Des tornades en cage […]
Des poèmes en sel
Des rallonges de plage
Des pluies éternelles
Des états sauvages

Nous ne sommes au fond pas si loin de la promesse de Desjardins à celle qu’il aime:

Nous aurons tout ce qu’il nous manque
Des feux d’argent aux portes des banques
Des abattoirs de millionnaires
Des réservoirs d’années-lumière
Et s’il n’y a pas de lune
Nous en ferons une


Avec la collaboration de Marie Saur

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 304 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!