Entretien

Ouanessa Younsi

Ce qui lie la science au sensible

Poète et psychiatre, Ouanessa Younsi n’admet pas de frontières étanches entre la science et l’art. Dans son dernier ouvrage, Soigner, aimer, elle se penche sur sa pratique de la médecine, sa pratique de la littérature, de même que sur les passerelles leur permettant de se compléter.

Vous qui êtes poète et écrivaine, comment en êtes-vous venue à devenir psychiatre?

Ouanessa Younsi — Au cours de ma formation en médecine, la seule chose qui m’a réellement intéressée, c’est la psychiatrie. La psychiatrie ouvre sur des fenêtres de complexité, des zones grises. En médecine, pour déterminer si le patient souffre d’une appendicite, on fait une imagerie. En psychiatrie, le diagnostic repose essentiellement sur la clinique. C’est une discipline du questionnement. D’ailleurs, sa nature même est sujette à question. Qu’est-ce que la psychiatrie? Qu’est-ce qui est de son ressort, qu’est-ce qui ne l’est pas? Qu’est-ce qui est normal ou pathologique? Comme je m’intéressais déjà à la philosophie et à la littérature, ça m’a fascinée.

Et pourquoi ne pas vous être uniquement lancée en littérature?

La littérature, c’est ma passion. Mais, comme encore trop de femmes dans nos sociétés, je n’avais pas suffisamment confiance en moi pour croire qu’il me serait possible de faire ma voie dans ce domaine-là, professionnellement. L’écriture était pour moi une activité intime. Tout au long de ma spécia­lisation, j’ai vécu ça de manière très clivée. Le jour j’avais ma vie de psy, et le soir, ma vie d’écrivaine. Lentement, au fil des années, les deux pratiques se sont intégrées l’une à l’autre en un processus de «réconciliation batailleuse», pour reprendre une formule de Miron. Bref, les deux vents contraires sont devenus pour moi complémentaires. J’ai l’impression que ma pratique poétique me permet d’être à l’écoute de mes propres vulnérabilités. Comme l’écrit Nicole Brossard: «Il y a des nuits en nous, il faut s’en occuper». Ça m’aide aussi à être à l’écoute d’autrui, à ouvrir d’autres horizons. Et puis tout comme la poésie, la psychiatrie, c’est le langage. Le psychiatre n’a pas de tests biologiques pour déterminer si quelqu’un souffre de la maladie bipolaire ou de la schizophrénie. Il faut se fier au récit, à ce qui nous est raconté par le patient et son entourage. Écouter aussi ce qui n’est pas dit. On se révèle par ce qu’on dit, par ce qu’on tait et par ce que ça dit.

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